Quelle est la différence entre l’art  moderne et l’art contemporain ?

La première manière de les distinguer est chronologique, puisque l’art moderne précède l’art contemporain. Commençons donc par l’art moderne.

Les premiers signes se manifestent dès la fin du 19e siècle, lorsque les peintres rompent avec la tradition. Ils cherchent à se libérer des normes pesantes. Ils vont s’atteler à déconstruire les systèmes de référence des beaux arts : l’imitation du modèle, la fidélité à la nature, l’idée de beauté, l’harmonie des couleurs, la hiérarchie des genres… tous ces canons académiques sont rejetés. Les grandes figures de cette rupture sont Courbet, Manet, Cézanne… Ils sont toujours attachés au métier du peintre, mais ils le transforment : les sujets des tableaux, les manières de peindre évoluent visiblement. Puis d’autres peintres, sculpteurs, (mais aussi musiciens) explorent les possibilités offertes par leur médium (et leur imagination) : les Fauves vont exploiter la couleur (Derain, Vlaminck…), les cubistes analyseront et déconstruiront la représentation, (Picasso, Braque…) et d’autres vont oser l’abstraction à la suite de Kandinsky, sans oublier le mouvement surréaliste dans les années 1920. Tout ceci se déroule jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Peut-on dire qu’à partir des années 1950, toutes les œuvres sont de l’art contemporain ?

Pas tout à fait ! Car la chronologie ne suffit pas pour délimiter l’art moderne et l’art contemporain.  Ainsi, un artiste dont la carrière court sur plusieurs décennies peut conserver son propos moderne, et travailler dans la période dite « art contemporain ». Le peintre abstrait Pierre Soulages est un bon exemple de ce phénomène : il commence à peindre dans les années 1940. Il travaille encore aujourd’hui, en pleine période de l’art contemporain, mais sa peinture est restée dans un propos moderne.

Il faut conjuguer l’analyse de la démarche artistique avec la chronologie pour cerner (à peu près) ce qui est  moderne et ce qui est contemporain.

Qu’est-ce qui explique l’avènement de l’art moderne ?

Regardons la modernité en général : on constate qu’elle s’applique à un domaine bien plus large que la sphère de l’art. La modernité est au fond une tendance que nous avons à modifier les conditions de notre existence, presque à toutes les époques ; moderniser est une énergie vitale que possède l’être humain, qui fait partie de son fonctionnement, une sorte de pulsion.

En art, le même principe existe : réinventer la manière d’utiliser la peinture ou la sculpture, par exemple, est un trait de la modernité.

Dans tous les cas, le contexte historique et les avancées techniques jouent aussi un rôle ; pour l’art, l’invention du procédé photographique affaiblit évidemment le recours à la peinture ; l’industrialisation transforme la perception du monde, fascine, introduit une nouvelle perception de l’espace-temps. Les artistes sont également influencés par les recherches scientifiques : l’exemple des travaux de Chevreul sur la couleur (publiés presqu’en même temps que l’invention de la photo) impacte fortement les impressionnistes.

Politiquement, la guerre de 1914 sera ressentie comme un cataclysme, une source de désespoir pour la jeune génération ; cette guerre engendrera des actions artistiques extrêmes, à travers le mouvement Dada notamment, qui prend racine dans cet accablement.

Combien de temps va durer l’art moderne ?

L’énergie moderne sera effervescente à Paris jusqu’à la seconde guerre mondiale, moment où l’art et les artistes se déplaceront massivement à New York. La modernité sera théorisée à ce moment-là à New York par deux critiques principaux (Greenberg et Adorno) qui, malgré de légères divergences vont finalement défendre un art obsédé par l’abstraction, cherchant à couper le regardeur de la réalité, appelé l’expressionnisme abstrait.

 

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Et après la guerre, commence l’art contemporain ?

En effet, les jeunes artistes qui émergent après la génération des expressionnistes abstraits ont besoin à leur tour d’innovation ! Certains facteurs socio-politiques qui pèsent sur la population seront utilisés par les artistes : société de consommation, poids moral et social, engagement contre la guerre du Vietnam… les jeunes artistes des années 60 ont le désir de reconnecter l’art avec la vie, tout comme ils souhaitent libérer les mœurs. L’art abstrait leur apparaît comme vide, stérile, et bourgeois.

Que vont-ils inventer ?

Cette fois les artistes ne se limitent pas à une libération de la forme. L’œuvre d’art doit rencontrer largement le public, échapper au marché de l’art, et souvent quitter les mediums traditionnels (la peinture, la sculpture) pour provoquer un sursaut d’émancipation sociale. L’art franchit les limites disciplinaires : danseurs, musiciens, peintres, sculpteurs coopèrent et expérimentent, créent des performances et des concerts, les vidéos affluent. Les supports, les matériaux, les techniques se diversifient. Des objets quotidiens et des techniques nouvelles sont utilisés dans les peintures et les sculptures (pop art). La présentation, la diffusion sont également questionnés : les œuvres éphémères sont intéressantes pour ces artistes anti-capitalistes, car elles ne peuvent pas être commercialisées. D’autres champs sont explorés, comme le langage, le temps, le son, allant même jusqu’à dématérialiser l’œuvre d’art.

 

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Donc, l’art contemporain serait un franchissement des frontières entre les disciplines ?

Oui, cet aspect est très important pour l’art contemporain : le son, la danse, la video, l’installation… Il faut y ajouter cette très forte diversité des matériaux et des techniques : une oeuvre contemporaine peut revêtir toutes les formes imaginables !  C’est une idéologie nouvelle, que l’on peut qualifier d’existentialiste, qui cherche à rapprocher l’art avec la vie quotidienne, incitant chacun à faire de sa vie une œuvre d’art.

Mais pour rappeler que l’art n’est pas catégorisable, je dirais qu’il y avait presque tout cela dans le mouvement Dada, en 1919… et qu’une œuvre de 1919  ne peut guère intégrer «l’art contemporain».

De même, si on observe les années 1980, on constate un retour à la peinture, en Europe et aux États-Unis : c’est le mouvement post-moderne.

De fait, peindre dans les années 1990 ou 2000 est un geste chargé d’histoire de la part des artistes qui connaissent les critiques faites à la peinture.

Aujourd’hui, alors que presque tout a été expérimenté, il y a cette « sous-couche » dans les pratiques contemporaines, qui ne cherchent plus tant à démolir qu’à «prendre en biais ». Aucune pratique n’est rejetée, chacun assume sa singularité artistique et souvent, on ne se limite pas à un domaine.

Y a-t-il des techniques, un temps dévalorisées, qui seraient reprises par les artistes d’aujourd’hui ?

Je pense à la céramique, qui connaît un revival intense, et encore une fois à la peinture, au renouveau du street art, sans oublier le dessin, qui bénéficie de foires et de salons après avoir été considéré comme une pratique préparatoire. La performance, expression très datée, est omniprésente depuis une décennie…

URDLA avec l’estampe est exactement ici : proposer à un artiste de s’essayer à une technique nouvelle, lui offrir de «se laisser transformer par la technique.» C’est une chance unique de bénéficier du savoir-faire des techniciens et de l’accueil d’une équipe. Les artistes invités le comprennent bien. Pierre-Damien Huyghe dit que la technique « nous offre la capacité de réaliser quelque chose qui attend d’être réalisé.» Je crois que cette grande ouverture est le cœur du propos créatif et séjourner dans un atelier aussi riche (techniquement, historiquement, humainement) que URDLA joue un rôle important dans la carrière des artistes.

 

Françoise Lonardoni

 

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Françoise Lonardoni
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