Quelle est la différence entre une oeuvre moderne et contemporaine ?

Comment savoir si l’artiste est plutôt moderne ou contemporain ?

L’URDLA n’est fondée qu’en 1978. Les artistes qui y travaillent au début (et le fondateur, Max Schoendorff) sont proches de certains mouvements modernes : le surréalisme, l’abstraction par exemple. Mais rares sont ceux qui ont participé à ces courants à la date historique où ils apparaissent, pour des raisons d’âge. Dans les décennies suivantes, on constate que les artistes pratiquent des techniques et même empruntent des styles qui varient en fonction de leur projet : c’est une des caractéristiques de l’art contemporain. Mais rien n’est tranché en matière de classification !

À quelle époque débute l’art moderne et l’art contemporain ?

Avant de répondre à cette question, il importe de poser quelques préalables : il n’y a pas de définition simple, globalisante, ni de délimitation absolue entre les deux champs artistiques. Par exemple : l’art moderne précède l’art contemporain, c’est vrai, mais les deux ne sont pas contenus entièrement dans une chronologie, une datation. Elles jouent quand même, mais ne suffisent pas à qualifier un travail. Ainsi, un artiste dont la carrière court sur plusieurs décennies peut conserver son propos moderne, et se retrouver dans la période dite « art contemporain ». (Pierre Soulages, par exemple et bien d’autres). Son travail est toujours d’obédience moderne bien qu’il soit actif pendant plusieurs décennies d’effervescence de l’art contemporain. On peut légitimement penser que l’évolution de son travail est influencée par les découvertes et les allégations des générations suivantes. Donc la classification est malaisée, et elle n’est pas toujours intéressante. D’autre part, les deux genres - moderne, contemporain - ne se définissent pas par un style précis, ou une position esthétique. Le style, la posture peuvent être signifiants mais ne sont pas à coup sûr déterminants.

Qu’est-ce qui définit l’art moderne ?

Regardons la modernité en général : on constate qu’elle s’applique à un domaine bien plus large que la sphère de l’art. La modernité marque au fond une tendance qu’a l’humanité à modifier les conditions de son existence, presque à toutes les époques ; c’est une puissance vitale que possède l’être humain, et elle fait partie de son fonctionnement. Elle est en somme une pulsion humaine. En art, le même principe s’applique, avec plus ou moins de virulence.

Quand est-ce que cela commence pour l’art ?

La plupart des auteurs font débuter l’art moderne à fin du 19e siècle. Les dates sont différentes de celles de l’histoire (qui choisit la Renaissance pour marquer le début de la modernité) ou de la philosophie (qui prend le moment cartésien, le 17e siècle). Dans cette période de la fin du 19e siècle qui intéresse l’art moderne, plusieurs facteurs sociétaux vont avoir une influence déterminante sur l’évolution de l’art. Les milieux artistiques sont sous le joug de l’académisme, de la rigidité des Salons, et voient toute innovation tuée dans l’oeuf. Les avancées techniques et scientifiques jouent aussi un rôle, tout au moins elles se conjuguent : l’industrialisation, les lois de Chevreul sur la couleur, l’invention de la photographie puis celle du cinéma, pour n’en citer que quelques unes, conduisent certains peintres à repenser leur approche et leur métier. Politiquement, la guerre de 1914 sera ressentie comme un cataclysme, une source de désespoir pour la jeune génération ; cette guerre engendrera des actions artistiques extrêmes (le mouvement Dada notamment, qui prend racine de manière proclamée dans cette guerre).

Que font alors les artistes modernes ? Qu’est-ce que cette posture moderne ?

Ils cherchent à expulser les normes qui les précèdent. Ils vont s’atteler à déconstruire les systèmes de référence des beaux arts (la fameuse Académie) : l’imitation du modèle, la fidélité à la nature, l’idée de beauté, ou d’harmonie des couleurs sont balayées. Les canons académiques sont totalement rejetés. Cela commence par les grandes figures de cette rupture que sont Courbet, Manet, Cézanne, qui ont toujours un lien avec le métier mais pèsent sur lui par leurs sujets et leurs manières de peindre. Puis d’autres peintres, sculpteurs, (mais aussi musiciens) laissent libre cours à toutes les possibilités offertes par leur médium et leur imagination : les Fauves vont exploiter la couleur (Derain, Vlaminck…), les cubistes analyseront et déconstruiront la représentation, (Picasso, Braque…) et un certain nombre d’autres vont oser l’abstraction à la suite de Kandinsky. Sans oublier le mouvement surréaliste dans les années 1920.

Combien de temps va durer l'art moderne ?

L’énergie créative ainsi libérée sera effervescente à Paris jusqu’à la seconde guerre mondiale, moment où l’art et les artistes se déplaceront à New York ou ailleurs. La modernité sera observée et théorisée à New York par deux critiques principaux (Greenberg et Adorno) qui, malgré de légères divergences vont finalement défendre un art obsédé par l’abstraction, coupé de la réalité.

Pourquoi imposer l’abstraction ?

Ne prennent-ils pas un rôle coercitif comme les anciennes académies ? Ils sont eux aussi sous l’influence de leur époque : les produits de consommation de masse envahissent la vie et amoindrissent le sens critique, il en va de même pour la culture qui se massifie. Leur théorie moderniste préconise que l’art « pur » doit offrir une coupure avec le monde et au fil du temps, ils préconisent que l’art ne crée ni illusion ni émotion ; le degré zéro de la peinture, en somme, juste de la matière et un support. Les artistes de leur cercle sont gestuels au début (Pollock, De Kooning…) pour ensuite devenir plus minimalistes : Ellsworth Kelly, Kenneth Noland, Frank Stella…

N’est-ce pas à ce moment-là que commence l’art contemporain ?

À nouveau les artistes émergents ont besoin de remise en question ! À nouveau certains facteurs socio-politiques pèsent sur la conscience des artistes comme sur l’ensemble de la population : société de consommation, guerre du Vietnam, désir de reconnecter l’art avec la vie. L’art abstrait leur apparaît comme vide, stérile, et bourgeois.

Que vont-ils inventer ?

Certains ont parlé d’une néo avant-garde pour ces années 1960 car certains artistes travailleront en groupe, mais il n’y a pas (ou pas vraiment) de production de manifeste, ce qui est le propre de l’avant-garde. Cette fois les artistes ne se limitent pas à une libération de la forme. L’œuvre d’art doit rencontrer largement le public, échapper au marché de l’art, et souvent quitter les mediums traditionnels pour appeler à une libération sociale. L’artiste franchit les limites disciplinaires : danseurs, musiciens, peintres, sculpteurs coopèrent et expérimentent, créent des performances et des concerts, des vidéos affluent, comme œuvres ou comme constats de performances. Les supports, les matériaux, les techniques se diversifient : des objets courants et des techniques nouvelles sont utilisés dans les peintures et les sculptures (pop art). La présentation, la diffusion sont également questionnés : les œuvres éphémères sont intéressantes pour ces artistes, car elles ne peuvent être commercialisées. D’autres champs sont explorés, comme le langage (c’est l’un des grands sujets de l’art conceptuel), le temps, le son, induisant même une dématérialisation de l’oeuvre d’art !

Est-ce que ces quelques indications définissent l’art contemporain ?

Pour résumer : diversification des matériaux et des techniques, dématérialisation de l’œuvre, mélange des disciplines, opposition à la finance et au marché de l’art, désir de libération du corps,
fonctionnement collectif, rapprochement de l’art avec la vie quotidienne ? Il y a tout cela dans l’art contemporain. Mais pour rappeler que l’art n’est pas catégorisable, je dirais qu’il y avait presque tout cela dans le mouvement Dada, en 1919… Et il faut aussi évoquer les années 1980, qui voient un retour massif à la peinture, en Europe et aux États-Unis : ce fut le mouvement post-moderne. De ce fait, peindre dans les années 1990 ou 2000 est un geste habité par l’histoire, de la part des artistes éduqués en école d’art en tout cas, qui n’ignorent rien des remises en cause de la peinture. Il y a cette « sous-couche » dans les pratiques contemporaines, qui arrivent après et ne cherchent plus tant à démolir qu’à « prendre en biais », s’arranger avec leur propre singularité artistique. L’URDLA avec l’estampe est exactement ici : proposer à un artiste de s’essayer à une technique nouvelle pour lui, lui offrir de « se laisser transformer par la technique. » Pierre-Damien Huyghe dit que la technique « nous offre la capacité de réaliser quelque chose qui attend d’être réalisé. » Cette ouverture totale est le cœur de la création actuelle.

Françoise Lonardoni
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