FW, Gilles Pourtier

[…]

À Marseille, les lieux où les touristes abondent en masse exhibent, avec la violence qui caractérise nos liens sociaux aujourd’hui, la présence contiguë de deux ensembles. L’un policé, soumis à la loi, l’autre semblant échapper à cette prise. Il serait faux d’attribuer à ce dernier un désir de transgression, de subversion de la limite ou d’évitement de la contrainte. Le promeneur établira aisément qu’une autre loi régit d’une part le lien entre les individus de l’ensemble, d’autre part les relations avec ceux qui n’y appartiennent pas. Il ne s’agit pas là d’une spécificité locale de la ville que Gilles Pourtier habite, rien non plus d’un trait français, c’est le lot commun de la mondialisation.

Pourtier s’attache à repérer dans l’espace urbain les constructions qui s’érigent en frontière d’un ensemble l’autre. Le prélèvement et le déplacement de ces éléments accentuent la tentative de clôture qu’ils constituent. Barrières et grilles visent à assurer la protection du confort et de la quiétude des invasions bruyantes et vindicatives. Les lieux de privation de liberté (prisons, hôpitaux psychiatriques, etc.) dessinent une topographie claire : la clôture doit contenir le désordre à l’intérieur et assurer la pérennité du calme au-dehors. Pourtant se retourne-t-elle comme un gant (non pas comme une crêpe, ça importe) pour contenir les barbares au-dehors : c’est le rôle des murs que les peuples construisent aux bordures de leur pays et des dispositifs de sécurité qui assurent aux habitants de bidonvilles cossus un entre-soi sans trouble. En ce sens le mur de Berlin est une exception : circonscrire à l’intérieur le dehors. De l’habitat privatif aux États, en passant par les lieux publics (écoles, squares, etc.), ce dessein trace dans le paysage des traces dont Pourtier s’attache au relevé de ce qu’elles produisent sur le plan esthétique, c’est-à-dire à la manière dont elles font image, dont elles structurent une image.

Dedans et dehors vacillent de la mise en relief de la ligne que constitue une frontière, un mur.  À la recherche de ce temps de suspens, Gilles Pourtier prend appui, pour FW, sur le premier livre de Bernd et Hilla Becher, Framework Houses, qui affiche, page après page, les façades de maisons à colombages construites entre 1870 et 1914 dans la région de Siegen en Allemagne. Lorsque l’ouvrage paraît, en 1977, l’œil est saisi par la beauté rigoureuse des lignes que dessine le bois, accentuée par le cadre volontairement désaffecté des photographes. Pourtant rien d’autre à voir que la nécessité de la structure : la construction, par les immigrants eux-mêmes venus travailler dans les mines et les hauts-fourneaux de cette grande région productrice de fer, est strictement régie par une loi promulguée en 1790. Le souci du pouvoir est d’économiser l’usage privatif du bois au profit de la production industrielle du fer. La prescription de son usage en exclut catégoriquement l’usage ornemental. Grâce à la découpe du regard acéré des Becher, le gant se retourne : éclate l’inventivité subjective que pourtant on avait tenté de forclore.

Avec FW, Gilles Pourtier répète l’opération. La nomination choisie par les photographes déjà indiquait la voie : Framework désigne la charpente, soit ce qui paradoxalement se montre sur leurs photographies, la structure, soit ce à quoi la loi contraint et enfin le cadre – l’acte des Becher. Le signifiant, Framework Houses, contient et déplie travail (à l’usine et pour se construire un lieu), cadre et maison, les photographies montrent et disent la même chose. Pour la série des vingt et un bois gravés, imprimés et édités chez URDLA, la charpente est gravée, évidée du bois par usinage (CNC, Computer Numerical Control, sic !) dans un Fab Lab local – écho contemporain aux fabriques du XIXe siècle et à l’usage en Angleterre dès 1819 de la gravure sur bois-sténotypie pour l’impression industrielle des périodiques illustrés. Ici, c’est de l’évidement, de la disparition du bois qu’apparaît en réserve sur la feuille de papier le Framework. La chair même de la maison se teinte de la gamme chromatique des oxydes de fer. L’œil attentif reconnaîtra dans la vibration du monochrome la fibre de la matrice en bois.

 

Lire l’intégralité de Gilles Pourtier, Éloge de la ligne par Cyrille Noirjean

Lire FW, Gilles Pourtier par Blandine Devers & Cyrille Noirjean

 

12. IX > 31. X. 2020

URDLA

Gilles Pourtier

samedi 12 septembre de 14h à 18h30

URDLA tient à remercier Isabelle & Roland Carta (Marseille) de leur soutien.

photographies de Gilles Pourtier Cécile Cayon©, de l'exposition Jules Roeser©
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