Gilles Pourtier, Éloge de la ligne,
Cyrille Noirjean

« L’homme est […] tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain,
d’exploiter son travail sans dédommagement,
de l’utiliser sexuellement sans son consentement,
de s’approprier ses biens, de l’humilier,
de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. »
S. Freud, Malaise dans la civilisation, 1930

 

 

À Marseille, les lieux où les touristes abondent en masse exhibent, avec la violence qui caractérise nos liens sociaux aujourd’hui, la présence contiguë de deux ensembles. L’un policé, soumis à la loi, l’autre semblant échapper à cette prise. Il serait faux d’attribuer à ce dernier un désir de transgression, de subversion de la limite ou d’évitement de la contrainte. Le promeneur établira aisément qu’une autre loi régit d’une part le lien entre les individus de l’ensemble, d’autre part les relations avec ceux qui n’y appartiennent pas. Il ne s’agit pas là d’une spécificité locale de la ville que Gilles Pourtier habite, rien non plus d’un trait français, c’est le lot commun de la mondialisation.

Pourtier s’attache à repérer dans l’espace urbain les constructions qui s’érigent en frontière d’un ensemble l’autre. Le prélèvement et le déplacement de ces éléments accentuent la tentative de clôture qu’ils constituent. Barrières et grilles visent à assurer la protection du confort et de la quiétude des invasions bruyantes et vindicatives. Les lieux de privation de liberté (prisons, hôpitaux psychiatriques, etc.) dessinent une topographie claire : la clôture doit contenir le désordre à l’intérieur et assurer la pérennité du calme au-dehors. Pourtant se retourne-t-elle comme un gant (non pas comme une crêpe, ça importe) pour contenir les barbares au-dehors : c’est le rôle des murs que les peuples construisent aux bordures de leur pays et des dispositifs de sécurité qui assurent aux habitants de bidonvilles cossus un entre-soi sans trouble. En ce sens le mur de Berlin est une exception : circonscrire à l’intérieur le dehors. De l’habitat privatif aux États, en passant par les lieux publics (écoles, squares, etc.), ce dessein trace dans le paysage des traces dont Pourtier s’attache au relevé de ce qu’elles produisent sur le plan esthétique, c’est-à-dire à la manière dont elles font image, dont elles structurent une image.

Dedans et dehors vacillent de la mise en relief de la ligne que constitue une frontière, un mur.  À la recherche de ce temps de suspens, Gilles Pourtier prend appui, pour FW, sur le premier livre de Bernd et Hilla Becher, Framework Houses, qui affiche, page après page, les façades de maisons à colombages construites entre 1870 et 1914 dans la région de Siegen en Allemagne. Lorsque l’ouvrage paraît, en 1977, l’œil est saisi par la beauté rigoureuse des lignes que dessine le bois, accentuée par le cadre volontairement désaffecté des photographes. Pourtant rien d’autre à voir que la nécessité de la structure : la construction, par les immigrants eux-mêmes venus travailler dans les mines et les hauts-fourneaux de cette grande région productrice de fer, est strictement régie par une loi promulguée en 1790. Le souci du pouvoir est d’économiser l’usage privatif du bois au profit de la production industrielle du fer. La prescription de son usage en exclut catégoriquement l’usage ornemental. Grâce à la découpe du regard acéré des Becher, le gant se retourne : éclate l’inventivité subjective que pourtant on avait tenté de forclore.

Avec FW, Gilles Pourtier répète l’opération. La nomination choisie par les photographes déjà indiquait la voie : Framework désigne la charpente, soit ce qui paradoxalement se montre sur leurs photographies, la structure, soit ce à quoi la loi contraint et enfin le cadre – l’acte des Becher. Le signifiant, Framework Houses, contient et déplie travail (à l’usine et pour se construire un lieu), cadre et maison, les photographies montrent et disent la même chose. Pour la série des vingt et un bois gravés, imprimés et édités chez URDLA, la charpente est gravée, évidée du bois par usinage (CNC, Computer Numerical Control, sic !) dans un Fab Lab local – écho contemporain aux fabriques du XIXe siècle et à l’usage en Angleterre dès 1819 de la gravure sur bois-sténotypie pour l’impression industrielle des périodiques illustrés. Ici, c’est de l’évidement, de la disparition du bois qu’apparaît en réserve sur la feuille de papier le Framework. La chair même de la maison se teinte de la gamme chromatique des oxydes de fer. L’œil attentif reconnaîtra dans la vibration du monochrome la fibre de la matrice en bois.

Les façades, les murs de la maison constituent un seuil, mais traités de manière que ne reste que la structure, c’est la grille qu’ils évoquent et, dans le regard de Pourtier, précisément, les clôtures, les barrières, les grilles qui envahissent aujourd’hui l’espace public. La structure (Framework) absentée du bois gravé quitte le papier vélin et s’érige au format monumental de la grille. Cherche-t-elle à clore, à protéger, à retenir ? Aujourd’hui, l’industrie écroulée ne nécessite plus l’arrivée de main-d’œuvre. Les immigrants, devenus migrants, amputés du préfixe qui leur dessine un heim, sont fixés dans la migration, ils sont maintenus par les frontières dans un non-lieu ni dedans ni dehors. « Avez-vous peur de nous ? » manifeste ce qui s’oublie aujourd’hui : une frontière n’est pas un mur. Certes peut-elle tirer son existence d’un réel (montagne, cours d’eau, océan ou mer), mais son dessin, sa valeur demeurent symboliques : elle désigne un passage, c’est-à-dire un lien en même temps qu’une séparation. Qui a le bonheur de passer une frontière paisiblement, à pied, fait l’expérience, à la fois que le franchissement n’est rien (la nature ignore la frontière) et à la fois marque le temps : un pied ici, le deuxième ailleurs. Frissons.

Les sociétés modernes ont substitué aux frontières des murs, des grilles, des barrières soutenant la flambée de la ségrégation. Les effets avaient été prévus : de l’ailleurs peuplé de barbares, il faut se protéger et garantir son territoire de l’invasion. Les murs se rapprochent ; les citadelles se multiplient ; leur présence envahit la cité et l’agora. L’attention et la sensibilité de Gilles Pourtier à ces tentatives de fermeture déplient leurs dimensions hétérogènes dans FW par déplacement, puis par réduction à leur squelette, à leur structure. Quelques restes de ce qui constituait un corps érigé gisent en quasi ready-made-aidé. « Die Ros ist ohn Warum » résulte de la collecte de six plaques de verres blindés d’une porte de banque du boulevard Longchamp à Marseille, abattue lors de manifestions de Gilets jaunes.

L’emmurement produit l’ensauvagement : les murs de toutes les prisons en portent les traces de désespoir. Sade ne se trompait pas : en enfermant les libertins des « Cent Vingt Journées de Sodome » dans le château de Silling, il leur offrait le loisir de pousser à son ultime le commandement d’amour du prochain.  Sommes-nous capables d’en sortir ? Pouvons-nous soutenir une frontière qui ne revendique rien au mur mais qui s’assure du littoral ? Une ligne qui ne cesse d’échapper à la prise, qui se dessine de la pulsation des tentatives de la fixer et de sa disparition.

4. IX. 2020
Cyrille Noirjean

 

photographies Jules Roeser©

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