FW , Gilles Pourtier

À propos de l’exposition de G. Pourtier, à venir à URDLA (septembre 2020).

 

Je ne savais pas encore que de cet entêtement du Référent à être toujours là,
allait surgir l’essence que je recherchais.
Roland Barthes, La chambre claire, 1980

La semaine précédant le confinement, URDLA accueillait Gilles Pourtier pour une première résidence de recherche et de tests d’impressions. Né en 1980, vivant à Marseille, il est diplômé de l’École nationale supérieure de photographie d’Arles après un premier parcours de verrier. S’il utilise le cliché ou le déjà-vu c’est pour générer de nouvelles formes à partir de glissements formels ou symboliques. Nombre de ses projets reposent sur la variation, l’anachronisme c’est-à-dire la collision de temporalité. Pointant le propos de Barthes : « Je suis le repère de toute photographie et c’est en cela qu’elle m’induit à m’étonner, en m’adressant la question fondamentale : pourquoi est-ce que je vis ici et maintenant ? Certes, plus qu’un autre art, la Photographie pose une présence immédiate au monde – une co-présence ; mais cette présence n’est pas seulement d’ordre politique (“ participer par l’image aux événements contemporains ”), elle est aussi d’ordre métaphysique », il amène au questionnement : « que voyons-nous ? Comment le percevons nous ? ».  Une attention est portée à chaque étape, à chaque détail, à chaque renvoi de signifié au signifiant. S’incluent dans cette visée les choix de médium, de couleur, de procédé, de cadrage. « En abandonnant le travail manuel du verrier, Gilles Pourtier a mis à distance le geste artistique du faiseur démiurge. […] Si la photographie devient alors son moyen d’expression principal, l’utilisation qu’il en fait ne s’inscrit pourtant ni dans une tendance pictorialiste ni dans la pratique indicielle de la photo conceptuelle. Sa démarche se situerait plutôt du côté de l’enquête photographique, dans une veine quasi ethnographique […]. Son mode opératoire s’apparente, en effet, à un inventaire vernaculaire révélant les singularités qui se nichent derrière la banalité des espaces, des actes et des gestes du quotidien » (Galien Dejean).

En 2011, Gilles Pourtier réside un an dans l’espace 3bis f, centre d’art de l’hôpital psychiatrique Montperrin à Aix-en-Provence. De la quasi-impossibilité de photographier, surgit la pratique du dessin. Ce qui s’impose est le hiatus entre dehors/dedans, intérieur/extérieur : huit dessins de format A3, à la bombe et au crayon, figurent les pavillons individuels, métonymies des patients qu’il n’est pas autorisé à rencontrer dans leur lieu de vie. Ces Wunderblock, ainsi nommés en référence aux recherches freudiennes sur les traces mnésiques. Dans l’exposition La grande surface de réparation, fruit de cette résidence, un t-shirt portant l’inscription à base d’une émulsion photosensible « no pasture », concaténation de passé et de future, rappelle que lorsque pour un sujet, la métaphore cède sous la métonymie, sous l’effet du voisinage, le langage s’enfuit. S’éprouve dans le néologisme l’effet réel d’un lieu de confinement tel l’hôpital psychiatrique.

Il reste à faire le négatif, le positif nous est déjà donné.
Franz Kafka

Entre 1959 et 1973, Bernd et Hilla Becher ont photographié les façades de maisons à colombages en Allemagne. Ce corpus, Framework Houses, constitue la matrice du projet que Gilles Pourtier déploiera à URDLA puis à Marseille et à Cherbourg. La plupart de ces maisons ont été construites entre 1870 et 1914 dans la région de Siegen en Allemagne, l’une des plus anciennes productrices de fer d’Europe. Les maisons sont celles des immigrants venus travailler dans les mines ou les hauts fourneaux. En 1790, une loi a été promulguée pour économiser le bois au profit la production de fer en réglementant drastiquement son utilisation pour les maisons. La loi prescrivait précisément la quantité de bois nécessaire à l’habitat et interdisait son usage à des fins ornementales, spécifiait la résistance maximale pour les poutres, les seuils, les poteaux d’angle et les poteaux. Un cadre fonctionnel associé à des proportions néoclassiques a déterminé le nouveau type de maison puis fut appliqué à d’autres bâtiments tels que les granges, les églises, les écoles, les auberges, les magasins, les usines et les structures minières. Bernd et Hilla Becher ont désigné de « sculptures anonymes » leurs travaux photographiques, Gilles Pourtier déploie cette nomination dans l’exposition FW.

Les photographies du couple deviennent matrices d’une sculpture et d’un ensemble de vingt-et-une gravures sur bois dont ne subsistent que la charpente, soit la structure, du colombage. Ce qui est bois sur l’image sera évidé de la planche de gravure, offrant le motif en réserve. Ici Gilles Pourtier a choisi de combiner la plus ancienne des techniques de l’image imprimée (la gravure sur bois) avec la technologie contemporaine d’une fraise numérique (CNC). Au contraire, pour la sculpture ce qui était bois devient métal dessinant dans l’espace une grille qui résonne avec d’autres travaux photographiques de Pourtier dans Marseille, où les grilles surgissent de plus en plus dans l’espace public : à la fois passage et barrage, frontière, délimitation d’un territoire.

Gilles Pourtier aime rappeler que, trop souvent, les images sont envisagées comme acquises et non comme construites. À les accepter sans se questionner sur les modalités de leur élaboration, nous guette le danger de la fascination. Il convient de les regarder avec les yeux du corps et de l’esprit. « Au fond la Photographie est subversive, non lorsqu’elle effraie, révulse ou même stigmatise, mais lorsqu’elle est pensive », écrivait Roland Barthes, il semblerait que Gilles Pourtier en a pris la mesure.

12/09/2020 > 31/10/2020

URDLA

Gilles Pourtier

samedi 12 septembre 2020 à 14h30

Blandine Devers & Cyrille Noirjean

Photographies
Gilles Pourtier ©

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