Frédéric Cordier
Linospective

Avant même que Frédéric Cordier entre en linogravure, avant même qu’il acquiert cette agilité qui tend les traits de ses motifs, chacun des éléments qui composent ses travaux d’aujourd’hui étaient là. C’était il y a presque quinze ans, son portfolio se composait, entre autres, de dessins au stylo Rotring qui manifestaient déjà le goût prononcé pour la tension linéaire ; un oeil affuté qui regarde à la fois le passage du capitalisme industriel au capitalisme financier, à la fois la société de consommation contemporaine ; et enfin, le pas de côté qui relève du witz. Sourire en coin. La première série imprimée et éditée à URDLA, Vedute, s’appuie sur ces trois temps. La reprise du genre classique ne fait pas apparaître dans le cadre Delft ni aucun des canaux de Venise mais les oripeaux de la société industrielle et évacue le point de fuite au profit d’une solution graphique à l’usage des enfants : colorie en bleu les parties aux lignes horizontales, en noir celles avec les points, etc… De cette rigueur graphique surgit la beauté de l’industrialisation massive : accouplement éternel d’Éros & Thanatos.

Cordier tire sa ligne. Depuis les premiers dessins se miment les alentours de l’industrialisation, de la production de masse, à la chaine et de la répétition intrinsèque au fordisme. C’est cette dernière qu’il subvertit. Si les linogravures équivoquent sur la fabrication industrielle et déshumanisée, il y a pourtant une main qui vient creuser chaque blanc et révéler chaque détail. L’ouvrier des Temps modernes a mué : sa main répète, trace, mais l’étendue du temps de travail n’augmente pas la production. Cordier se récupère par une pirouette, les grandes planches de linoléum patiemment gravées manuellement s’impriment sur une presse Voirin construite précisément à la fin du XIXe siècle ; l’outil de production lui-même est détourné de sa visée première.

Pourtant l’inventivité de Cordier se joue également sur un autre registre. Il s’agit d’élaborer des solutions graphiques de représentation de la réalité. La taille d’épargne est binaire : + ou – = trait ou vide. Ce dévoiement d’un langage informatique (0, 1) porte au plus haut point l’insupportable de notre relation au monde : la réalité est décor. Aussi le redouble-t-il par son goût du papier peint qui structurellement équivaut à notre rapport à la réalité – à la nature si nous considérons que l’industrie aujourd’hui s’inclut dans la nature : couvrir d’une image écran le mur qui barre la vue, faire surgir sur la paroi du monde un Monde nouveau.

En somme, les immondices du monde sont sublimés. Mais chez Cordier, la nomination fissure le mirage. L’intrication des deux tendances (fabrication de déchets de masse et beauté de l’industrialisation) point sous les titres de la dernière série de grands formats : Drill, Bitumar, Parachem, Oleum, sous l’apparition de couleurs, bleu pétrole, vert organique, vert industriel qui mettent en jeu une métaphore et sous l’usage, d’une image l’autre, de mêmes solutions graphiques pour traiter les éléments naturels et ceux de l’industrie. Ici réside la puissance des œuvres, insouciantes d’un militantisme sectaire, attentives à l’enlacement d’Éros & Thanatos.

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À propos de l’exposition à la Galerie Laroche Joncas, Montréal

 

Crédit photos : Cécile Cayon©

Fréderic Cordier
Cyrille Noirjean - 26 février 2020
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