Trio d’avant,
Gérard Durozoi

I

Je ne sais pourquoi je me suis réveillée à minuit. Peut-être à cause des ronflements de Roger, qui dormait de son côté. Je devrais pourtant m’y être habituée depuis trente-deux ans. Mais cette fois j’ai eu vaguement envie de lui taper dessus. Je l’ai un peu secoué : il a émis une sorte de grognement, s’est tourné sur le flanc droit, et a continué à dormir, silencieusement.

Minuit : ni jeudi ni vendredi, l’entre-deux qui n’est pas même intervalle puisqu’il n’y a rien, aucun vide, pas de distance entre les deux jours, juste un passage en douceur, imperceptible si on  ne se réveille pas au bon moment, une transition à peine scandée par le tic tac du réveil – qui n’en est plus un depuis que ça marche sur pile : plutôt un discret toc toc ou bloc bloc étouffé, sans résonance dans l’obscurité de la chambre. À peine réveillée, et c’était déjà vendredi, « le jour du poisson » répète stupidement mon frère dès qu’il entend ce nom-là. Ça n’est pas une question très importante, mais est-ce que je préfèrerais vraiment avoir un  frère répliquant « le copain de Robinson » ? Va savoir.

J’ai dû me rendormir assez vite, parce que je n’ai aucun souvenir de ce qui s’est passé, disons vers minuit un quart. Au bout d’un  petit moment,  le réveil de ma table de nuit indiquait minuit dix, mais ensuite plus rien jusqu’à ce matin, comme d’habitude levée à sept heures, avant que ça sonne. Roger m’a suivie, comme d’habitude lui aussi, en réalité, on n’aurait pas besoin de régler les réveils.

 

II

Le matin, c’est Émilie qui ouvre les volets, ceux de la chambre d’abord, puis ceux du rez-de-chaussée, la cuisine et la salle à manger. Le soir, c’est moi qui les ferme, mais elle s’inquiète des fois. Tu as pensé à fermer les volets ? Elle a beau savoir que je n’oublie pas, ça la reprend de temps en temps  Tu as bien pensé gnan gnan gnan ? je ne réponds pas forcément, des fois si. Mais oui bien sûr, des fois ça me fatigue alors j’emprunte l’escalier sans rien dire et on se retrouve dans la chambre à rabattre le couvre-lit et à installer nos oreillers pour lire un peu avant d’éteindre. Emprunter l’escalier, quelle formule ! Ou expression, je ne sais pas ce qu’il faut dire, il n’y a sans doute pas beaucoup de différence. En tout cas, on pourrait faire des variantes à partir des emprunts russes : et l’escalier vous le remboursez quand ? Tête du menuisier qui vient de l’installer et vous dit que vous allez pouvoir l’emprunter en toute sécurité. Pas très malin, mais ça occupe. Comme dit le voisin Michart ça fait pas de mal de se triturer un peu les méninges de temps à autre parce que ces petites choses-là c’est comme le reste, ça ne s’use que si l’on s’en sert, mais faut quand même les entretenir et leur souplesse. Quel crétin ce Michart, avec son nom de vieille histoire de la littérature. Ça l’a pas aidé. En plus il faut toujours qu’il ait quelque chose à dire, dès qu’il m’aperçoit dans notre bout de jardin, ça démarre, c’est à vous dégoûter de mettre un pied dehors.

 

III

On peut dire que leur vie est réglée comme du papier à musique, tous les matins elle ouvre les volets, tous les soirs c’est lui qui les ferme, et l’heure où ça se passe ne varie pas beaucoup, été comme hiver. Le jeudi on sort la voiture du garage, toujours bien lustrée leur Peugeot, et on va faire les courses à l’hyper, et au retour on rentre la voiture dans le garage avant de déballer, c’est vrai que c’est plus pratique en passant par l’intérieur que par le perron, il n’est pas très haut, il y a quoi sept ou huit marches mais quand même. Le pain par contre c’est tous les jours qu’il va le chercher chez le boulanger. Au coin de la rue. Une baguette, ça leur suffit, ils ne mangent pas beaucoup de pain, ils sont comme tout le monde puisqu’il paraît qu’on en mange de moins en moins. Parfois je suis dans le jardin quand il revient avec sa baguette, on se dit bonjour évidemment, mais il n’est pas très causant, elle non plus, et pour les plaisanteries on peut toujours essayer, mais le succès n’est pas garanti. À part ça, des voisins pas mauvais, on ne peut pas dire, et puis au moins, ils n’ont pas de chien, on a la paix de ce point de vue, c’est pas comme ceux d’en face avec leur cabot qui gueule pour un oui pour un non, moi je ne supporterais pas, il n’a jamais mordu personne, d’accord, d’ailleurs la grille est trop haute pour qu’il saute par dessus, mais il suffirait que la grille soit mal fermée pour qu’il s’échappe et alors on ne sait pas ce qui lui passera par la tête.

8 avril 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Gérard Durozoi

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

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