Together with other

La nomination, en octobre 2018, d’Isabelle Bertolotti, directrice du MAC de Lyon et directrice artistique de la Biennale d’art contemporain, accompagne les grands changements de la 15e Biennale d’art contemporain de Lyon qui ouvrira en septembre 2019. Ce sont les 29 000 mètres carrés, des usines Fagor-Brandt (revendus à SITL fermée depuis 2015), qui accueilleront pour la première fois l’exposition internationale de la Biennale, dont le commissariat a été confié à l’équipe curatoriale du Palais de Tokyo : Adélaïde Blanc, Daria de Beauvais, Yoann Gourmel, Matthieu Lelièvre, Vittoria Matarrese, Claire Moulène et Hugo Vitrani. Si en 2001 déjà, sept commissaires avaient composé « Connivence », l’enjeu est aujourd’hui tout autre et se manifeste dans les modalités de l’élaboration et du travail de l’équipe du Palais de Tokyo qui se soutient du collectif.

Le titre de cette édition, emprunté à Raymond Carver, « Là où les eaux se mêlent » évoque la topographie de la Métropole. La puissance métaphorique, la beauté du rythme de la traduction française font disparaitre ce que véhicule le vers du poète américain : « Where Water Comes Together With Other Water. » Together étymologiquement lie, fonde le groupe et à la fois en sépare, en localise les éléments. L’ensemble permet donc de faire place à l’autre (other) sans l’exclure, le rejeter à l’extérieur, de l’autre côté d’une frontière symbolique, imaginaire ou réelle. C’est bien ce travail, cet accueil à l’autre qui est à l’œuvre dans les différentes dimensions de cette Biennale. Évidement au sein même de l’équipe des commissaires, mais aussi dans leur désir de déployer, d’irriguer la biennale sur le territoire de la Région. Ainsi on-t-ils participé à la sélection des artistes de la « Jeune création internationale », présentée à l’IAC – Villeurbanne. Ainsi ont-ils constitué et renouvelé un ensemble labelisé « Exposition associées » : la Fondation Bullukian, le Musée des Beaux-arts, le siège du CIC à Lyon, URDLA (Villeurbanne), La Halle des bouchers (Vienne), le Creux de l’enfer (Thiers), la Villa du Parc (Annemasse), le Couvent de la Tourette (Éveux).

Le possible de la rencontre métaphorisé par le poète constitue l’ambition de la proposition que le nouveau lieu d’accueil, ruines d’un monde, manifeste. Les révolutions industrielles du XIXe siècle, ce qu’elles ont porté d’idéal dans le progrès, les modifications radicales qu’elles imposèrent aux hommes, mais aussi au paysage, ce qu’elles ont induit de la position de l’être parlant face au monde, ont plus récemment rencontré la violence du réel nommé Anthropocène par les scientifiques. Dès lors comment ne pas faire avec l’entremêlement de ces questions politiques, poétiques, esthétiques et écologiques ? Quelle éthique en extraire ? Lyon, berceau du cinématographe, la plus connue des inventions des Frères Lumières qui ont portés haut ce que pouvait produire l’industrialisation dans de nombreux domaines, Lyon, ville du métier à tisser Jacquard, porte dans son paysage historique, mental et dans sa topographie les effets de cette période puis de son glissement dans ce que l’on nomme aujourd’hui capitalisme spéculatif.

Une cinquantaine d’artistes sont invités à réaliser des œuvres in situ précisément dans un dialogue avec les acteurs du terrain, du site, avec les entreprises locales sur le principe du circuit-court. Ici aussi réside une des spécificités de cette édition qui laisse place à la production d’œuvres non déliée du contexte social et économique duquel elles voient le jour et doublée par le fait qu’un grand nombre des artistes invités n’ont pas ou que peu été montrés en France. Se jouent l’apport et le rôle de la présence de l’artiste dans les groupes qui constituent une société. Que le plasticien embrasse de front les questions sociétales contemporaines, ou que son geste, son action s’insinue discrètement dans le tissu social, cette rencontre ouvre au déplacement. « Là où les eaux se mêlent est ainsi une exposition imaginée comme un paysage plissé où chaque vague et chaque crête, chaque sommet et chaque creux, chaque bifurcation, chaque variation en somme, ouvre sur de nouvelles perspectives et mises en relation. Vue du ciel, cette carte-là ressemble à n’importe quel atlas. À hauteur d’yeux, elle prend au contraire du relief et rend lisible au sens propre comme au figuré cette double réalité que recouvre le paysage, compris à la fois comme une transformation matérielle de l’environnement et sa représentation culturelle. » Soit une biennale qui refuse l’enfermement dans une solution de continuité pour que s’aperçoive un paysage nouveau, qui effectue la porosité du fonds et de la forme. Il s’agit d’un fil à tenir, qui vaut par l’exercice qu’il constitue et qui repousse le traditionnel jugement du résultat.

 

Stephen Powers, « Là où les eaux se mêlent » est un titre emprunté à un poème de Raymond Carver, in Poésie © Éditions de l’Olivier, 2015, « Where Water Comes Together With Other Water by Raymond Carver» © Raymond Carver 1985, Tess Gallagher 1989, used by permission of The Wylie Agency (UK) Limited.

Malin Bulow, Firkanta elastisitet – Skulptur i spenn, 2017. Store Salen, Kunstbanken – Hedmark Kunstsenter, © Photo : Fruzsina Berkes and Malin Bülow

Crédit photo : Blaise Adilon©

Cyrille Noirjean
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