Sous le manteau,
Fabrice Pataut

Le manteau lui-même, pour commencer : coupé dans un tissu si lourd qu’il tombe droit impeccablement, un tissu de laine à chevrons d’un marron glacé très foncé. La teinte du fruit cuit dans le sucre n’apparaît qu’en plein jour. S’il fait nuit, on va drapé de mordoré teinté de bitume. Ceintré de manière que l’expression « taille de guêpe » ne puisse s’appliquer à celui qui le porte, ce serait une faute. Fait sur mesure par Hawkes & Co. Ltd, peut-être bien dans les ateliers du 12a London Road, Camberley, Surrey. Peut-être aussi, pourquoi pas ? à Londres dans ceux du 1 Savile Row, W.1, dont on pousse la porte laquée, presque chinoise, quand on vient aux essayages. C’est là, bien sûr, qu’on est venu chercher le manteau fini : à Londres. Façades crèmes, grilles couleur de suie, reflux d’huile à frites, parfums acides de citron vert, des petits moutons dans le ciel comme des perruques poudrées à la française : Londres.

L’intérieur des poches, ensuite : doux — un mélange de cotons qu’une main patiente aurait roulotté sans fatiguer pour lui donner de la mollesse. Non seulement doux, mais bienveillant et protecteur. Un repos pour les doigts et les clefs.

Troisièmement : l’étiquette du tailleur cousue contre la poche intérieure, de manière que nul n’oublie. Sous le lion de blason à la queue en Z et, si je ne m’abuse, sous la licorne à la queue en S qui lui fait face — mais la corne est si petite qu’il pourrait s’agir d’une jument avec un épi dans sa crinière —, tous deux les pattes avant levées, cette inscription : « by appointment to the late King George V ». Le roi n’est plus. C’est bien triste.

Qui le porte, pour finir ? Ghez, longtemps, qui me vante la douceur de ses poches le jour où il me l’offre. Je l’enfile comme on fait avec un gant.  Le poids est tel qu’il n’est besoin ni de bouger les épaules, ni d’ajuster le col. Le manteau se plie à mes volontés comme un domestique obéissant.

Longtemps après, l’étiquette va dans un cahier, le manteau sur un cintre.

Plus tard encore, j’allume la lampe, regarde à mon aise la page sur laquelle l’étiquette est collée : c’est bien une licorne. J’éteins, sors dans la rue, passe devant le miroir en pied du hall d’entrée : c’est un manteau d’hiver offert par Ghez. Sans bête féroce ni équidé avec torsade au front, avec ses poches indulgentes, tièdes et velouteuses comme une peluche.

11 avril 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Fabrice Pataut

Image :

Cecil Beaton, Charlotte Brontë’s dress, Haworth, 1957 ©

 

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

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