Quand ?, Jean-Claude Silbermann

Quand  l’agate ouvre l’œil, la ballerine perd son tutu, le désespoir ses raisons d’être.

***

Quand l’automne morose fait glapir plus fort les mômes dans les cours, mon beau chat transparent observe Jules Laforgue dans l’air du soir, parmi les bonds incohérents d’un ballon crevé.

***

Quand la soupe est servie au plafond, le lustre s’arrache du tapis et les corps congelés se faufilent et s’allongent indéfiniment entre les convives gris.

***

Quand le jour quitte son matelas de poussière débute alors la grande tristesse des fontaines. L’orage éclate au fond des bagages perdus et l’ombre retrouve ses souliers d’eau pure.

***

Quand les orteils de la mort dépassent du rideau, je lui en fais reproche. Mais quand il n’y aura plus qu’à mourir avec elle, les voiliers traverseront la forêt dans le parfum des taupes.

***

Quand la fée trempe ses doigts dans la crème fraîche, l’éclair s’attarde au fond des noix ; quand elle les retire, le ciel pond des grenouilles, et quand elle les lèche, alors, quand elle le lèche…

***

Quand la chatte mouille, quand la pine bleuit, les âmes des morts emménagent sous les lits, sous les tables, les chaises, les paillassons, les soucoupes, les napperons, les enveloppes déchirées et sous tout ce qui traine.

***

Quand l’oreille prend feu, les mots roulent dans le puits sans fond.

***

Quand chante la couleuvre, le vent ramasse ses gants.

***

Quand à la fin il n’y a plus rien à espérer, quand le drame se joue à l’intérieur d’un morceau de silex,  le temps rejoint le vacarme de sa source.

***

Quand on franchit les portes privées, le furtif, tout le furtif se pétrifie.

***

Quand le médecin légiste part, quand on nous rend enfin propre et présentable, quand le convoi parvient à bon port, quand les discours s’achèvent, quand les fossoyeurs crachent dans leurs mains, quand tout le monde s’en va et que les corbeaux prennent position sur les grands arbres alentours, quand les chairs se défont, quand les os dénudés ne sont plus que poussières en suspension, nos lointains  descendants aspirent salubrement l’oubli que savoure le temps dans la fraîcheur du soir.

***

Quand les soupirs s’allongent, les pieds rétrécissent.

***

Quand la source chante la même chanson Philippe Soupault descend à Colombes.

***

Quand la terre redevient plate, les oiseaux volent en dessous, parmi les interminables racines qui gribouillent rêveusement l’envers du monde.

***

Quand nos raisons d’être ne suffisent plus à cacher notre nudité, les fraises mures chantonnent sous leurs feuilles — et tous les vergers fredonnent.

***

Quand nous parvient enfin le murmure des voix inconnues, les péniches de poudre d’or passent sous les ponts suspendus.

***

Quand on allume un feu, le petit bois pose son doigt sur sa bouche entrouverte.

***

Quand la prothèse dentaire est une arme de poing contre les escargots, la plume est un pied de biche pour le cambrioleur.

***

Quand on y va, on y va.

***

Quand la lumière s’allume pour un moment que l’on sait bref, la neige tombe par des fils mouvants, la porte du garage s’ouvre, un cheval de fer en jaillit attelé à un traineau où l’on dirait qu’un homme et une femme, tournés vers l’avant, font l’amour de façon mécanique, dans la position dite « en cumulus de beau temps », le temps que le traineau, son attelage et ses passagers fassent à toute allure le tour de la maison et disparaissent  par une issue invisible située à l’arrière, la lumière s’éteint sèchement et Walter Benjamin repose alors la carabine sur le bord du stand de tir de la Foire du Trône où, accompagné par le rire d’Asja Lacis, il a fait mouche ce jour là.

***

Quand l’homme ivre, poursuivi par les insultes des filles, sort en titubant du bar Aux Délices Spirituels et vomit en plein trottoir, la ritournelle du jukebox qui s’achève le poursuit encore, lancinante et portée par le silence qui lui fait suite, elle occupe sa mémoire, imbibe les alentours et emporte avec elle un décor qu’il croyait inamovible.

***

Quand le marchand de sable finit sa tournée, il rejoint la plage originelle, s’allonge dans l’orbite qu’il y a creusé, referme sur lui la paupière de l’aube et s’endort jusqu’au soir dans le grand œil de l’inconscient.

29 mars 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Jean-Claude Silbermann

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

Retour vers le haut