Paroles aux confins,
Jean-Luc Parant

[…]

Si les animaux invisibles sont les plus nombreux c’est parce qu’ils vivent là où l’espace est immense, là où l’espace est beaucoup plus grand que l’espace visible où nous sommes la proie de tous.

Se confiner sera-t-il suffisant ? Ne faudrait-il pas plutôt en profiter pour se rapprocher des animaux, les retrouver, faire du mimétisme avec eux, et quitter les villes où les hommes sont si nombreux qu’ils n’ont plus de place pour vivre ? Ne faudrait-il pas partir vivre loin en-dehors avec tous les animaux où il y a tant d’espace libre que chaque homme aurait la place de courir avec eux ? Courir avec eux plutôt que les tuer par milliers pour les manger, les mâcher, puis les digérer pour les rejeter jusqu’à les détruire. Courir avec eux, eux qui sont là partout, surtout là où nous ne sommes pas et où nous voudrions tant être, dans l’air et dans l’eau, au fond de la terre. Là où si nous pouvions y entrer tout entiers nous ne pourrions pas en ressortir vivants.

Ne bougeons plus, apprenons à nager comme un poisson, à voler comme un oiseau, à ramper comme un serpent car, debout, l’homme n’a appris qu’à tuer.

Debout, l’homme a projeté ses yeux si loin qu’il a touché l’intouchable et qu’il a rendu visible ce qui n’existait pas sous les mains, et ce qui n’existait pas non plus sous les yeux. Il a fait exister ce qui n’existait pas et, en faisant exister ce qui n’existait pas, il a fait disparaître tout ce qui existait sous les mains et sous les yeux, et il a tué les hommes par millions, il a laissé mourir de faim des dizaines de millions d’enfants, et il a fait disparaître la plus grande partie des animaux et des végétaux. Et rien n’a plus existé que ce qui se réfléchissait derrière les écrans. L’homme a continué à croire qu’il pouvait toucher ce qu’il voyait, là où rien ne bougeait sous ses doigts et là où ses mains ne sentaient rien. Son image qui se réfléchissait dans un miroir lui confirma que si lui-même – qui existait et qui ne se voyait pas lui-même – existait dans ce miroir, alors tout ce qui apparaissait dans les miroirs et les écrans existait. Comme si la lumière du soleil avait ébloui l’homme jusqu’à le tromper.

Longtemps après, l’homme se mit à réfléchir dans la nuit et, essayant d’atteindre dans le miroir son image qu’il avait vue se réfléchir dans le jour, il se cogna la tête et, en mettant la main sur son front, il s’aperçut que ce qui existait était ce qu’il touchait. Ce qui existait c’était lui-même qu’il touchait, c’étaient les hommes et les femmes qui l’entouraient, les animaux qu’il essayait de caresser, c’était tout ce qu’il pouvait atteindre avec ses mains et non pas tout ce qu’il pouvait atteindre avec ses yeux. Ce qui existait ce n’était pas forcément ce qui était visible et que ses yeux voyaient, c’était surtout ce qu’il touchait et qu’il ne voyait pas toujours. L’homme a vu que si la lumière du soleil lui avait menti, l’obscurité des étoiles ne le tromperait jamais.

La lumière a brûlé le cerveau de l’homme et, si elle a brûlé le cerveau de l’homme, c’est parce que la nuit qui a fait surgir la lumière du soleil n’était plus assez puissante tout autour du feu pour éteindre toutes ses flammes et ne plus laisser apparaître que sa clarté. L’intensité de la lumière a baissé pendant que le feu s’attisait.

Après avoir tant vu, nous ne pourrons plus toucher. Nos yeux ont tant pris le pas sur nos mains. Nous sommes des voyants qui n’avons plus que nos yeux, comme les aveugles n’ont plus que leurs mains.

Si les animaux nous fuient, c’est parce que nos mains sont dirigées par nos yeux et que notre toucher est un toucher qui voit, un toucher sans nuit, un toucher qui brûle et qui fait mal et d’où est absent l’obscurité dans laquelle se sont réfugiés tous les animaux pour vivre et se protéger.

La nuit, que l’homme a mise de côté depuis qu’il a cru que tout n’existait qu’à travers le jour – ce jour qu’il a inventé avec les écrans –, a fait naître la lumière du feu. L’homme, éclairé par le feu plutôt que par sa lumière, a brûlé le monde avec ses yeux. Il a vu, il a tout vu et il a tout détruit. Ses yeux qui se projettent partout et qui voudraient tout voir, ses yeux à partir desquels l’homme voudrait tout inventer mettent en cendres tout ce qu’il touche.

Le monde a pris feu. Il faut tout repenser, ne rien oublier, compter les animaux parmi les vivants, tous les animaux, jusqu’aux plus petits insectes. Il faut inventer des lunettes pour ne pas les écraser, des gants pour les toucher et ne pas les tuer, de la nourriture pour les nourrir plutôt que des poisons pour les détruire.

Il faut compter les arbres parmi les vivants, ne plus les couper, attendre qu’ils soient morts pour en faire du bois pour bâtir ou des bûches pour se chauffer. Il faut compter les fleurs, les brins d’herbe parmi les vivants, attendre qu’ils soient fanés et séchés pour les ramasser. Il faut ouvrir tous ses sens, les ouvrir très grands à tout ce qui nous entoure. Être sans cesse aux aguets, que tout vive, que tout continue à vivre, ne plus enlever la vie. Tout laisser pousser et grandir, vieillir et nous envahir, les animaux autant que les végétaux. La mort vient déjà si vite.

Il faut que les forêts recouvrent la terre, que les champs viennent agrandir et faire respirer les villes. Que tous les animaux qui se sont cachés au fond des bois, qui ont creusé leur habitat partout autour de nous sans qu’on les voie, reviennent vivre avec nous. Il faut que la peur de l’homme s’éteigne d’abord chez les animaux afin qu’elle puisse s’éteindre ensuite chez les hommes eux-mêmes.

Alors la terre, au lieu d’accélérer autour du feu et de raccourcir le temps de la vie, ralentira ses mouvements, les jours et les nuits. Le printemps et l’été, l’automne et l’hiver dureront plus longtemps afin qu’une année puisse durer dix ans et que tout vive mille ans.

Tout retrouvera son calme et la paix. Les hommes ne se tueront plus. Les rivières ne déborderont plus, les tempêtes n’existeront plus, les tremblements de terre non plus. Il n’y aura plus de colère en l’homme, dans l’air et sur la terre. Tantôt une lumière très douce caressera le monde, tantôt une obscurité d’un noir très pur l’enveloppera. Nous serons sauvés, l’univers pourra continuer à exploser et à s’expanser sans nous atteindre.

Après avoir brisé le monde par où se sont engouffrées les flammes de l’immense explosion, les hommes ont senti que le soleil devenait brûlant et que la terre bouillait. Les hommes ont senti qu’ils ne pouvaient plus se toucher et qu’il fallait s’envoler. Leurs mains se sont agitées, elles qui ne servaient plus qu’à appuyer sur des boutons pour faire démarrer leurs yeux, elles se sont ouvertes si grandes qu’elles ont pu soulever le corps de l’homme si haut que l’homme a démarré comme une fusée jusqu’à s’enfoncer très loin tout au fond de l’espace. Et l’homme a disparu.

L’histoire de l’homme ce n’est qu’une histoire d’yeux, et l’histoire des yeux ce n’est qu’une histoire de mains. Car sans ses mains l’homme n’aurait pas pu changer sa vue, et il n’aurait jamais atteint avec ses yeux l’intouchable, le ciel et l’espace sans fin. Le soleil serait resté du feu et de la chaleur, la lumière ne l’aurait jamais éclairé. Ses mains lui ont permis de tenir le soleil dans le ciel entre ses doigts, de le tenir entre son pouce et son index, comme son propre œil qu’il aurait pu projeter dans le ciel pour faire apparaître ou disparaître le soleil à volonté.

Les mains de l’homme qui peuvent tenir le soleil entre leurs doigts ont permis au soleil de se cacher derrière elles et de faire naître la nuit. Car si les yeux n’étaient pas de la même taille que le soleil dans le ciel, ils ne pourraient pas se refermer. Plus petits sous notre front la lumière déborderait de partout dans l’obscurité, plus grands c’est l’obscurité qui déborderait de partout dans la lumière. Car les yeux sont juste à la taille du soleil dans le ciel pour qu’en s’ouvrant et en se fermant la lumière qu’ils allument soit égale à l’obscurité qu’ils éteignent, et qu’ils puissent, ouverts et fermés, découvrir et recouvrir entièrement le soleil afin de faire le jour autant que la nuit.

Mais pourquoi les yeux peuvent-ils faire la nuit à volonté autant le jour que la nuit, mais pas le jour à volonté ? Pourquoi les yeux en se fermant peuvent-ils faire tourner la terre pour faire disparaître le soleil le jour, mais pas pour le faire apparaître la nuit en s’ouvrant ?

Ou, lorsque la nuit les yeux s’ouvrent, n’est-ce pas le soleil qui apparaît mais une infinité d’autres soleils, comme si la terre avait fait des milliers de tours dans le ciel ? Et est-ce que l’apparition d’une infinité d’autres soleils en ouvrant les yeux la nuit nous a fait parcourir plus de distance que la disparition du soleil en fermant les yeux le jour ?

Nous vivons et nous nous déplaçons sans même bouger les jambes. Nous nous déplaçons sans cesse parce que nous vivons. Rien qu’en ouvrant et en fermant les yeux nous parcourons l’espace au-dehors et l’espace au-dedans de nous. Nous sommes tout le temps en mouvement. Tout le temps de notre vie.

Si nous pouvons faire disparaître à tout moment le soleil dans le ciel, nous ne pouvons pas le faire apparaître comme si nous attendions sa disparition prochaine. Mais à la place du soleil que nous ne pouvons plus faire apparaître la nuit et qui a disparu de l’autre côté de la terre, une infinité d’autres brillent dans le ciel comme s’ils le remplaçaient et que sa disparition possible à tout moment en fermant les yeux le jour nous faisait passer de l’autre côté du soleil comme le soleil passe de l’autre côté de la terre.

Nous fermons les yeux le jour et nous passons de l’autre côté de la terre. Nous les ouvrons la nuit et nous passons de l’autre côté du soleil.

Si la nuit nous ne voyons pas, c’est parce que nous ouvrons les yeux sur l’invisible et que nous voyons alors ce que nous cachait le soleil. Si les yeux ouverts le jour rendent l’invisible visible, les yeux ouverts la nuit rendent le visible invisible.

Si les yeux s’ouvrent le jour pour rendre visible l’invisible, ils s’ouvrent aussi la nuit pour rendre l’invisible visible.

Si en ouvrant les yeux le jour nous rendons visible l’invisible, en ouvrant les yeux la nuit nous rendons l’invisible visible.

Nous voyons la nuit ce qu’il y a derrière le visible, et nous voyons le jour ce qu’il y a devant l’invisible.

Le jour se lève et nous voyons ce que nous ne voyons pas la nuit, nous voyons alors ce qui nous était invisible. Mais quand la nuit se lève nous voyons ce que nous ne voyions pas le jour et nous voyons alors ce qui nous était invisible. Du jour à la nuit et de la nuit au jour, nos yeux voient toujours.

Comme si les yeux en se fermant ne faisaient pas autant la nuit le jour que la nuit la nuit, comme les yeux en s’ouvrant ne faisaient pas autant le jour la nuit que le jour le jour. Comme si les yeux en se fermant faisaient autant la nuit le jour que les yeux en s’ouvrant faisaient le jour la nuit. Et comme si les yeux en se fermant faisaient autant la nuit la nuit que les yeux en s’ouvrant faisaient le jour le jour.

22 avril 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Jean-Luc Parant

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

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