Le lointain en soi ,
Annie & Frédéric Ammar Khodja

« Quiconque pense sait à quel point des remarques, des images qui ne diraient rien à quelqu’un d’autre, et que l’on est souvent incapable d’expliquer soi-même, peuvent servir de garant à des idées ou à certains traits constitutifs d’idées. »
Ludwig Wittgenstein

 

Le lointain en soi, est la retranscription d’un entretien que j’ai réalisé avec ma mère (nous étions assis sur son lit, le jeudi 25 octobre 2018, à Toulouse. Durée d’enregistrement audio 28 minutes), à propos de son idée de réaliser en 1968 une chambre d’enfants pour imaginer. Cette matière-scène primitive est devenue un enjeu personnel de spatialités dessinées.
Le lointain en soi est accompagné de deux dessins-croquis récents de la main de ma mère, Annie Ammar Khodja.

 

Comment est née cette chambre, cette nouvelle chambre ?
C’était ta chambre et ton frère est né en mars 1968. Nous aimions cet appartement de la Place de la Bourse, mais il manquait une pièce. Je voulais que vous ayez chacun une chambre dans la chambre. L’idée était de faire réaliser une petite pièce suspendue, pour des raisons de rangements et en même temps ludique, cabane, cellule, mais pas dans le sens emprisonnement mais protectrice, avec de la lumière et des livres et de la couleur. Tout ça. Je voulais tout. Je voulais une étagère, je voulais que vous puissiez lire au lit, que vous puissiez vivre au lit. Que ça fasse du bruit.


Tu t’es appuyée sur de la documentation ?
Je me suis appuyée sur ce que j’aurais aimé avoir pour moi, une construction dans l’espace, imaginer un domaine dans une pièce longue et étroite, trois portes, une fenêtre et un gros radiateur. Il fallait vous mettre l’un à la suite de l’autre, il fallait vous séparer pour que vous puissiez avoir vos individualités, vous n’aviez pas le même âge et pas les mêmes occupations.
J’ai mesuré la pièce dans un premier temps et j’ai regardé si c’est faisable, je le voyais comme un grand meuble. J’en ai parlé à mon menuisier qui m’a dit […] Qu’est ce que c’est que cette idée […] Mettez des lits et puis c’est tout ou mettez des lits superposés, ça sera mieux […] Je lui ai dit que je ne voulais pas, je voulais que vous ayez quelque chose à vous. J’en parle avec ton père qui me dit […] tu as de bonnes idées, invente […]


Mais l’artisan menuisier avait besoin de palpable, alors comment as-tu procédé ?
Je lui ai dessiné, je voulais que ce soit haut, deux pièces en l’air, des tiroirs dessous, des tiroirs dessus, que vous puissiez monter sans vous casser la figure, sans besoin d’échelles, ton frère avait dans un premier temps une barrière et toi une planche arrondie, les deux pouvaient s’enlever. C’était bien fichu, bien pensé. Le menuisier a porté les bouts de bois comme il disait et il a monté sur place le meuble en dix jours.
J’ai vu le meuble se monter comme un grand puzzle et pour casser son austérité il a ajouté des moulures et un fronton qui rappelait les grandes portes 17e de l’appartement. Nous avions l’impression qu’il avait toujours été là.


Il y avait cette idée d’horizons intérieurs parce que tu pensais que, quand nous serions dans nos boîtes, nous pourrions développer des imaginaires depuis nos lits ?
Oui, je voulais que vous soyez dans une espace qui vous fasse rêver et vous donne une sensation de sécurité. Il me semble que, quand on est enfant, on est content d’avoir un petit truc, la cabane, un lieu clos et gai, des pièces de libertés. C’était chez vous dans la chambre.


Des horizons intérieurs et une cloison ?
Les deux cellules, modules, identiques étaient séparés, vos pieds se rejoignaient dans la cloison de séparation. Les éclairages étaient opposés, de même pour les étagères chargées de livres et de ce que vous vouliez. Le soir tu y lisais, tu avais ta lampe intérieure, ta petite pièce s’allumait. C’était une petite pièce éclairée dans la nuit de la chambre. Cette lumière verte.


Et une fois que le menuisier a terminé son ouvrage en bois brut ?
Après, peinture. Tout le bâti extérieur de la couleur crème des murs de la pièce et puis l’intérieur, uniquement l’intérieur d’un vert tendre, un vert herbe fraîche. Je revenais à l’idée de nature, à la cabane. J’ai presque l’impression de l’avoir construit moi-même ! Je n’ai pas poussé le projet jusqu’au lit clos avec des portes coulissantes ou un rideau mais je n’en étais pas loin !


Une chambre à soi
Oui, une chambre à soi. Je me souviens de ma satisfaction à dix ans quand j’ai eu ma chambre et que j’ai pu fermer ma porte et être dans mon domaine et ne pas être gênée par un grand frère et par des intrus, j’étais chez moi, clic clac. Je rentrais en 6e, mes parents m’avaient acheté un cosy, c’était la mode. Mon lit était cerné de bois avec des étagères de livres. L’étagère tournait derrière moi, autour de moi. Il y avait une petite cache avec deux portes qui se fermaient. J’entends le bruit encore, j’y mettais mes trésors.


Revenons à la peinture de la chambre
C’est Monsieur Bet, qui a peint la chambre avec ses deux ouvriers, il était tout petit et adorable, c’était un homme gentil. Ils avaient peint aussi le cabinet de ton père qui s’installait à ce moment-là. C’était à Pâques, il faisait beau, tes grands parents étaient venus passer quelques jours. Tu avais été exilé de ta chambre pour finir le chantier et tu faisais la sieste avec ton frère dans la nôtre. Le chantier était pratiquement terminé, les pots de peinture étaient ramassés sur une toile et les peintres allaient venir en début d’après-midi pour enlever les pots. Tu allais avoir quatre ans.
Et tu n’as pas fait la sieste, tu as eu l’idée d’aller dans ta future chambre, et de la personnaliser. Tu as pris des pinceaux et tu as inscrit sur les murs de ta future chambre en grosses lettres dégoulinantes des A, des B, tout ce que tu savais écrire comme lettres. Tu as renversé un pot de peinture qui s’est mis à couler et la peinture est passée dans la pièce d’à côté. Toi, tu continuais tes lettres et tu marchais dans la peinture. Je pense que tu devais être inquiet, tu passais dans notre chambre où ton frère dormait, tu traversais notre chambre et tu ouvrais la porte donnant sur le salon et au fond tu voyais la salle à manger où nous prenions le repas. Tu revenais sur tes pas, tes traces de mains sur la porte, tes empreintes de pieds peintes sur le plancher et ce petit chemin, tu l’as fait x fois. Tu as vraiment fait ta trace de peinture plusieurs fois.

Puis nous avons découvert le carnage, je me suis mise à pleurer à petits coups, il y avait un boulot monstrueux de nettoyage… Monsieur Bet et ses peintres ont sonné à la porte, ils sont entrés et ont découvert les dégâts. Je revois Monsieur Bet regarder les dégâts, me regarder et il a eu ce mot historique et a dit : « É Ô ». Ils étaient sidérés, pas un mot. Dans le prolongement de ce chantier, quelques mois plus tard nous avons fait repeindre la cage d’escalier, tu allais à la maternelle. Nous avions l’obligation de crier « il descend », un des peintres montait et te prenait dans les bras en te parlant et en te tenant les mains. Et quand tu revenais de l’école, « On est là », un peintre descendait te chercher, même dispositif. Ils avaient une trouille folle que tu interviennes dans l’escalier. Ils t’avaient vu à l’oeuvre. Pour toi c’était tentant.

Tu avais déjà avant la chambre, peint à fresque avec des feutres la tapisserie de la salle à manger, tu avais gravé et dessiné le plateau de ton bureau, tu avais des inventions. Je me rappelle aussi que tu avais voulu creuser (avant la chambre verte) un petit trou près de ton lit, une niche, quelque chose. Nous avions trouvé un début de tunnel et nous t’avions expliqué qu’il ne fallait pas creuser les murs !


Je n’ai pas dessiné à même les murs dans la chambre verte ?
Tu as dessiné très vite, nous t’avions offert pour le noël de tes deux ans des crayons et des cahiers Canson. Non, là tu dessinais sur un support et tu punaisais dans la cabane. Il y avait une exposition permanente.


Est-ce que j’ai dessiné le motif de ma chambre ?
Non, jamais. Elle faisait partie de toi. Tu n’as pas dessiné ta chambre ni la maison.


Qu’est ce qu’est devenue la chambre verte après notre départ ?
Nous avons déménagé le 23 mars 1979, le jour de l’anniversaire de ton frère. Elle est restée en l’état un temps, puis le meuble a été démoli par les propriétaires. J’ai rencontré Madame U. l’an dernier et j’ai retrouvé l’appartement totalement modifié, si ce n’est les cheminées. Votre chambre a été scindée en deux, la partie de ton frère est devenue un bureau et ta partie, une pièce obscure coffre fort.

 

29 mars 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Annie Ammar Khodja et Frédéric Khodja

Annie Ammar Khodja, dessins au stylo bille et crayon de couleur sur papier Spalding & Bros., 25,4 x 19 cm.  décembre 2018, Toulouse

 

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

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