La vérité en gravure,
Jean-Marie Marandin

Confinement. L’occasion de lire au long cours. Pour moi, en ce moment, relire La vérité en peinture de Derrida. Certains passages m’avaient ébloui dans les années quatre-vingt ; je voulais les relire avec le recul d’une quarantaine d’années. Depuis que j’ai retrouvé le livre tout poussiéreux et jauni sur un rayon de ma bibliothèque, tout en lui m’agace : l’obscurité des formulations, l’indifférence à l’égard du lecteur (aucune indication sur le mode de raisonnement ou de déraisonnement adopté), la complaisance parfois. Et pourtant, je viens de tomber sur un paragraphe qui jette un jour singulier – et paradoxalement apaisant – sur mon expérience actuelle de graveur, et sur la gravure comme expérience. Je le cite en le simplifiant : « [L’œuvre devient] non pas contre l’énergie libre, pleine, pure et déchaînée, mais contre ce qui manque en elle ; [elle devient] non pas contre le manque comme négatif posable ou opposable (vide substantiel, absence déterminable et bordée) […] mais contre l’impossibilité d’arrêter la différance en son contour, d’arraisonner l’hétérogène, […] de localiser  le manque, de le faire revenir, égal ou semblable à soi, […] en son lieu propre, […] (castration comme vérité) ».

L’œuvre se fait quand on se laisse dépasser – ou plus exactement, déposséder – par ce qu’on aura mis en branle. Quand ce qu’on a mis en branle rencontre ce que l’on ratera toujours.

L’œuvre se fait quand on oublie le désir qu’on a de la faire, quand elle n’est pas là pour combler le manque qu’elle est censée combler ou le manque qu’elle ne manquera pas de susciter. Elle se fait quand on oublie l’idée ou l’intention, plus ou moins précise, qui l’a suscitée. Elle se fait quand on oublie les algorithmes techniques qui sont devenus une seconde nature et qu’on oublie de les oublier pour qu’ils deviennent une règle de vie. Quand on a tout oublié, alors s’établit un étrange état où l’on ne voit rien, où l’on ne sait pas, mais où il faut aller, car c’est là où le cours de ce que l’on fait veut aller. Étrange état où l’on fait, sans anticiper de résultat car, littéralement, il n’est pas en vue. 

Je suis seul dans l’atelier sous le marronnier de la cour. Faute de presse, je grave à l’aveugle sans pouvoir imprimer d’états intermédiaires. J’enchaîne les morsures et je n’ai que mes doigts pour sentir la valeur des gris ou la profondeur des tailles. Les matrices me regardent ; recouvertes de vernis, elles restent opaques. Elles ne reflètent rien, elles n’anticipent pas, il n’y a que les morsures, les traits de l’eau-forte et le crépité de l’aquatinte. Elles sont rugueuses comme des écorces.

2 mai 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Jean-Marie Marandin

Jacques Derrida, La vérité en peinture, Éditions Champs, Flammarion, 1978, p. 93

 

 

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

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