Description d’une image (élégie K.), Christian Bernard

 

Cette image est verticale,
en noir et blanc
(grise),
curieusement troublante
alors qu’on y discerne
d’emblée
le portrait photographique

d’un homme.

*

C’est en 1930
que fut prise cette photo.

Sans doute
à Berlin.

Siegfried Kracauer
(c’est de lui qu’il s’agit
ici)
s’est assis au bord
d’une table en bois,
peut-être peinte en noir
et placée
contre un mur.

Dans l’image,
il a les jambes croisées,
la droite sur la gauche,
au-dessus du genou.

Il s’est tenu
droit
dans son costume
modeste,
veste boutonnée,
la tête
posée
sur un nœud papillon.

La lumière
vient doucement
de la droite
et projette sur le mur,
à gauche, derrière lui,
une esquisse
de son ombre.

Comme le fantôme
disparaissant
ou le négatif
(photographique)
d’un bonhomme
de neige.

*

Sur l’image,
à gauche,
à côté de la main
qui s’enfonce
dans l’obscurité,
semblant
s’y substituer,
s’éclaire
par contraste
une feuille
de papier
pliée.

Comme
la silhouette
d’un bateau
en papier
(origami
involontaire).

Siegfried Kracauer
a la bouche fermée
et ses yeux
ouverts
sont tournés
vers la gauche.

Ils regardent
devant eux
dans le vague.

Ils ne regardent
rien de particulier.

Ils miment
le regard
d’un homme
qui regarde.

Un point blanc,
à gauche
de l’iris
de l’œil droit
semble
s’allumer
à l’intersection
des diagonales
de l’image.

Comme si
la photo
avait été

Construite
sur ce petit pivot
lumineux.

Plus sombre,
l’œil gauche
est étrangement
coupé

par une ligne
légèrement

ondulante
qui raye aussi
le corps
de bas en haut.

*

D’autres lignes
ondulantes
parcourent

l’image.

Comme les lignes
des brisures
d’une vitre
ou d’un miroir.

On voit d’ailleurs
une lacune noire
dans la surface
de verre.

Comme la lame
noire
d’une hache
ou d’une guillotine
juste au-dessus
de la tête.

Aux ondulations
des lignes
semblent correspondre
celles du motif
de la peinture
murale
derrière Kracauer.

Comme le souvenir
d’une fresque bichrome
d’Arp
à l’Aubette.

À droite,
la main
de Kracauer
repose
sur le rebord de la table.

Elle est éclairée
comme le papier bateau
et semble contenir
quelque chose
qu’elle dérobe
à l’image
et qui pourrait être
un déclencheur.

*

Ainsi serions-nous
devant un autoportrait
de Siegfried Kracauer.

Un autoportrait
dans un miroir brisé.

L’appareil photographique
est placé obliquement
devant le miroir,
en sorte que
les regardeurs
que nous sommes
se trouvent
à la place même
de Siegfried Kracauer.

On pourrait aussi
dire
qu’il s’était ainsi

Mis
à notre place.

Ce qui intrigue
dans ce réseau
de lignes
c’est qu’elles brillent
et paraissent
en relief.

Comme celles
d’or
du kintsugi.

Celui qui se prend
en photo ici
est infiniment
seul.

Il ne regarde pas
le vide
mais l’horizon
brisé
de l’Histoire
devant qui
nous serions
toujours
seuls.

*

Comme Walter Benjamin
se suicidant
à Port-Bou
au seuil de sa probable
sauvegarde.

26-27 mars 2020

26 mars 2020

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Siegfried Kracauer avec l’aimable autorisation du Schiller-Nationalmuseum et du Deutsches Literaturarchiv Marbach
Christian Bernard

La Courte Échelle
Bulletin URDLA par gros temps

Pendant la durée du confinement, 2020.

Une règle, empruntée à Barthes : « Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son Kamasutra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture-même). » Les plasticiens savent que leur pratique est aussi celle de l’écriture.

Ainsi se dessine la Société des gens URDLA.

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