{"id":644,"date":"2020-02-26T16:26:00","date_gmt":"2020-02-26T15:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/urdla.com\/blog\/?p=644"},"modified":"2020-05-15T15:05:37","modified_gmt":"2020-05-15T13:05:37","slug":"chez-raul-d-par-cyrille-noirjean","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/urdla.com\/blog\/chez-raul-d-par-cyrille-noirjean\/","title":{"rendered":"Chez Ra\u00fal D."},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\">\u00e0 Max Schoendorff<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un gardien accueille les convives d\u00e8s le portail d\u2019entr\u00e9e de la manufacture &amp; indique le jardin o\u00f9 un ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel, dont la ressemblance avec Max Schreck n\u2019\u00e9chappe \u00e0 aucun, les invite \u00e0 s\u2019approcher des tables : du karkad\u00e9 all\u00e8ge la chaleur caniculaire qui \u00e9touffe Villeurbanne depuis quelques jours. Certains pr\u00e9f\u00e8rent d\u2019embl\u00e9e le champagne pr\u00e9voyant que ce qui s\u2019annonce n\u00e9cessite l\u2019ivresse l\u00e9g\u00e8re qui fluidifie la pens\u00e9e. \u00c9tranget\u00e9 d\u2019une assembl\u00e9e qui ne parle pas : chacun affecte un grand d\u00e9tachement en scrutant les pr\u00e9sents &amp; les nouveaux arrivants. Les uns les autres se reconnaissent pourtant, ce qui affermit l\u2019\u00e9tranget\u00e9 famili\u00e8re : rien de ce que les habitudes du savoir-faire du monde ou de l\u2019amiti\u00e9 permettent ordinairement ne semble \u00eatre une voie possible \u00e0 emprunter ce soir. Tous supposent qu\u2019ils ont re\u00e7u le m\u00eame bristol, imprim\u00e9 en monotype Avenir next corps 11, ce qui est mat\u00e9riellement impossible : \u00ab Ra\u00fal D. vous recevra \u00e0 d\u00eener le 26 juillet au coucher du soleil, \u00e0 l\u2019usine de tissage de tulles Ch. Kieml\u00e9 &amp; L. Marcet, Villeurbanne. \u00bb Sur la fa\u00e7ade de la maison les noms des deux propri\u00e9taires forment les claveaux d\u2019un arc de part &amp; d\u2019autre des fen\u00eatres du deuxi\u00e8me \u00e9tage ; l\u2019esperluette fich\u00e9e entre elles tient lieu de clef de vo\u00fbte. Pourtant ce savoir, au lieu d\u2019\u00eatre un outil propice au d\u00e9placement, fige chacun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Max Schreck traverse le jardin sous le regard de l\u2019assembl\u00e9e silencieuse &amp; gravit les cinq marches du perron. Il tire de la poche gauche de son veston un bristol qu\u2019il affecte de lire : \u00ab Chers amis, bienvenue, je suis parti. Je vous prie de prendre place pour le d\u00eener. \u00bb Le carton disparait dans la poche droite du veston ; le majordome, qui se tourne, indique l\u2019entr\u00e9e de la salle \u00e0 manger. La table, dont les math\u00e9maticiens amateurs comprennent d\u2019embl\u00e9e la forme \u00e0 laquelle elle tente de donner consistance, est dress\u00e9e. Chacun trouve avec facilit\u00e9 le carton qui porte son nom. Mais, une fois qu&rsquo;on est assis, rien ne laisse augurer de la fluidit\u00e9 de la conversation \u00e0 venir tant le plan impos\u00e9 par la structure de la table ne se soutient pas d\u2019une topographie habituelle. Schreck, debout devant la porte de l\u2019office, met en route un vid\u00e9o-projecteur qui, au-dessus de la table, dessine un cadre au plafond : \u00ab Bienvenue au d\u00eener d\u2019ouverture de l\u2019exposition de Mark Geffriaud qui s\u2019est tenue hier. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 cette lecture, Marcel Proust, chuchotant \u00e0 l\u2019oreille de sa voisine, s\u2019offusque qu\u2019on ose ainsi parodier la plus d\u00e9licate des inventions de la comtesse Greffulhe, aussi, lui \u00e9crivait-il, il y a tout juste deux jours, le 24 juillet 1916, que : \u00ab Entre autre charmes \u00e9mouvants, vos invitations ont celui de convier le plus souvent le lendemain \u00e0 une r\u00e9union qui avait eu lieu la veille. \u201cLa comtesse Greffulhe \u00e9tait chez elle hier dimanche\u201d, voil\u00e0 une nouvelle qui suffit \u00e0 \u00e9veiller des r\u00eaves de beaut\u00e9, sans y m\u00ealer l\u2019alarme de mille pr\u00e9paratifs : si l\u2019imagination est exalt\u00e9e, les nerfs restent calmes : c\u2019est une Invitation au R\u00eave, &amp; le R\u00eave des Invitations. \u00bb Malgr\u00e9 sa tr\u00e8s faible intensit\u00e9, le son de la voix de l\u2019\u00e9crivain a couru tout au long de la table de sorte que chacun a pr\u00e9cis\u00e9ment per\u00e7u l\u2019apart\u00e9, d\u00e9couvrant dans le m\u00eame mouvement l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 technique du dispositif : il n\u2019y aura qu\u2019\u00e0 parler pour \u00eatre entendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les cartons projet\u00e9s s\u2019encha\u00eenent : \u00ab Aussi, pour que de mon absence se produise la parole\u2026 \u00bb Malgr\u00e9 son int\u00e9r\u00eat qui s\u2019aiguise, Marie-Jos\u00e9 Mondzain pr\u00e9f\u00e8re la prudence, seul le son cristallin de la fl\u00fbte de champagne qui heurte le bord de l\u2019assiette r\u00e9sonne. \u00ab \u2026 je pose une question \u00e0 Mark Geffriaud. Tout ici est n\u00e9 de la r\u00e9volution industrielle. Le passage au capitalisme sp\u00e9culatif n\u2019est que le sympt\u00f4me de la ruine des soci\u00e9t\u00e9s issues de cette r\u00e9volution. Qu\u2019est-ce qui vous a amen\u00e9 \u00e0 vous y appuyer ? \u00bb La nuit est tomb\u00e9e, le vid\u00e9o-projecteur affiche un \u00e9cran blanc, seule lumi\u00e8re \u00e0 la sc\u00e8ne. Schreck annonce les \u0153ufs de cailles en gel\u00e9e de x\u00e9r\u00e8s. Les verres s\u2019emplissent de manzanilla de Sal\u00facar de Barrameda.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab C\u2019est l\u2019endroit o\u00f9 je loge, lorsque je viens \u00e0 URDLA, dans les Gratte-Ciel, qui m\u2019a donn\u00e9 l\u2019envie de cette plong\u00e9e dans Villeurbanne &amp; dans son pass\u00e9 industriel, l\u2019usine de tissage &amp; d\u2019appr\u00eats de tulles dans laquelle nous sommes alors que dans le m\u00eame temps s\u2019inventait le cin\u00e9ma sur le m\u00eame territoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 D\u2019ailleurs, ajoute Cyrille Noirjean, inquiet qu\u2019on oublie l\u2019exposition qui aura eu lieu, le tissu &amp; le cin\u00e9ma sont les fils conducteurs de l\u2019exposition, conducteur au sens propre quant au tissu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Et puis, reprend Mark Geffriaud, il y a, en effet, l\u2019usage des presses, dont l\u2019ann\u00e9e de fabrication de l\u2019une d\u2019entre elles est celle de l\u2019invention du cin\u00e9ma, et qui\u00a0 aujourd\u2019hui servent \u00e0 des tirages limit\u00e9s sur lesquels on porte une grande attention \u00e0 la pr\u00e9cision &amp; \u00e0 la qualit\u00e9, alors qu\u2019elles produisaient des feuilles de paye. La machine en elle-m\u00eame porte les traces de cette histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Alors, pourquoi ne pas les utiliser ainsi, s\u2019enquiert Marc Melzassard, lithographe, pourquoi ne pas pousser leur possibilit\u00e9 de s\u00e9rialit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Parce que je souhaitais continuer de d\u00e9caler leur usage entre ce qu\u2019elles faisaient avant, ce qu\u2019elles font aujourd\u2019hui &amp; la mani\u00e8re dont je les ai utilis\u00e9es sans doute du fait que la pratique de l\u2019imprim\u00e9 m\u2019est \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 L\u2019<a href=\"https:\/\/urdla.com\/blog\/definition-estampe\/\">estampe<\/a> soutient d\u00e8s son origine une r\u00e9volution paysanne, pr\u00e9cise Maurice Pianzola. Au d\u00e9tour du XVIe si\u00e8cle, gr\u00e2ce au courage d\u2019un peintre, qui accepta d\u2019assumer le terrible risque de repr\u00e9senter le pauvre godillot dont les serfs avaient fait leur embl\u00e8me contre les bottes des f\u00e9odaux, les images imprim\u00e9es devinrent des tracts, inaugur\u00e8rent la rencontre des manants bafou\u00e9s, des illettr\u00e9s avec les artistes. Urs Graf, D\u00fcrer &amp; Cranach s\u2019en empar\u00e8rent imm\u00e9diatement, ils furent suivis plus tard par Calot, par Goya.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u2013 L\u2019imprim\u00e9 inqui\u00e8te le pouvoir en place, s\u2019exclame Pietro Sarto. Napol\u00e9on III imposa que les imprimeries ne disposent que d\u2019une seule porte, afin de faciliter la surveillance par la police secr\u00e8te\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 \u2026 de ce qui s\u2019imprime quand on n&rsquo;imprime pas, de ce qui s\u2019imprime la nuit. C\u2019est le lieu de la performance, qui est la prolongation d\u2019un autre travail, lequel se d\u00e9roule la nuit. \u00bb<br \/>\nLa salle s\u2019est assombrie, le carton \u00e9crit sur le plafond : \u00ab et de ce soir\u2026 \u00bb La voix de Schreck retentit : \u00ab Truites de Bresle \u00e0 la mani\u00e8re de M. de Toulouse-Lautrec. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab La nuit, les presses continuent de faire ce qu\u2019elles savent faire : imprimer. Cette question de la lutte, de la perruque, est li\u00e9e \u00e0 l\u2019activit\u00e9 industrielle \u2013 \u00e7a existait dans le cin\u00e9ma, les premiers films pornographiques \u00e9taient tourn\u00e9s dans les d\u00e9cors &amp; les costumes de ce qui se faisait le jour. Pour le penser, j\u2019utilise le mot alternatif \u2013 comme le courant alternatif. Du reste, aujourd\u2019hui, ces presses ne voient plus d\u2019ouvriers, les techniques ne sont plus ouvri\u00e8res\u2026 C\u2019est une autre alternative.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Mais alors, comment votre histoire commence-t-elle, interroge une voix qui semble \u00eatre celle de Xanthippe. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le carton, qui \u00e9tait rest\u00e9 au plafond, dispara\u00eet, l\u2019\u00e9cran blanc remplit \u00e0 nouveau son office. Chacun essaye de localiser l\u2019origine de l\u2019\u00e9mission de cette voix, sans succ\u00e8s, le son court le long de la tabl\u00e9e oubliant son point de d\u00e9part. Les truites attendent. Apr\u00e8s une gorg\u00e9e de Grand Cru Frankstein : \u00ab \u00c7a commence \u00e0 Montpellier, lorsque je d\u00e9cide d\u2019extraire d\u2019une ancienne carri\u00e8re des pierres <a href=\"https:\/\/urdla.com\/blog\/definition-lithographie\/\">lithographiques<\/a>, \u00e0 la fois pour les imprimer &amp; \u00e0 la fois pour qu\u2019elles deviennent un \u00e9l\u00e9ment de cette maison que j\u2019appelle Shelter. Nous sommes parvenus, sans connaissance, sans savoir-faire, \u00e0 arracher deux grosses pierres. Et puis, il aura fallu attendre l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re pour que \u00e7a se fasse \u00e0 URDLA avec la galerie gb agency. Nous en revenons au mode alternatif de ce que \u00e7a aurait pu \u00eatre. Qu\u2019est-ce qui est l\u00e0 : ce que l\u2019histoire a construit &amp; puis l\u2019alternative endormie : qu\u2019est-ce qui n\u2019a pas eu de devenir, qu\u2019est-ce qui a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la construction de l\u2019histoire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Je m\u2019int\u00e9resse, dit Jean-Luc Godard, aux faits. Ce qu\u2019il y a d\u2019int\u00e9ressant dans les faits, c\u2019est ce qui se fait, mais aussi ce qui ne se fait pas ; et les deux vont ensemble, il faut lier les deux. Tr\u00e8s peu de films sont faits pour montrer ce qui ne se fait pas. J\u2019esp\u00e8re que mon dernier film, \u00ab Le Livre d\u2019image \u00bb, aidera un peu \u00e0 montrer ou \u00e0 penser ce qui ne se fait pas. Pour ce faire, il faut penser avec les mains, pas seulement avec la t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Se servir de ce qui est l\u00e0 pour faire ce qui n\u2019a jamais eu lieu &amp; qui n\u2019aura pas lieu, et pour cela j\u2019aime bien partir d\u2019un principe de d\u00e9sorganisation. D\u00e9sorganiser les fonctions du lieu, mais sans fixer le sens : je propose une pratique qui puisse \u00eatre prise en charge par d\u2019autres &amp; dont le sens pourra se d\u00e9placer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Le lapsus dans sa d\u00e9sorganisation apparente dit ce qui n\u2019est pas l\u00e0 &amp; ce qui est l\u00e0, susurre Sigmund Freud, et la plupart du temps ce sont les autres qui vous le font entendre. En tout cas, le sens vous fait retour depuis chez eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Je peux tenter de mettre en place ce suspens du sens, ce qu\u2019il provoque ensuite je n\u2019en ai aucune ma\u00eetrise. \u00c7a advient dans l\u2019apr\u00e8s-coup du franchissement. C\u2019est une question de montage, au sens cin\u00e9matographique : un moment de coupe dans un continu prend consistance dans l\u2019apr\u00e8s-coup. La d\u00e9sorganisation cr\u00e9e un peu d\u2019absurdit\u00e9\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Nonsense ! Le pied sur le pas-de-sens, sur le pas-de-porte du sens. Pr\u00eat \u00e0 franchir le seuil, nonsense avant de l\u2019avoir franchi. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019intervention de Jacques Lacan, faisant des n\u0153uds dans sa serviette &amp; m\u00e2chouillant un culebras pas encore allum\u00e9, r\u00e9veille le majordome qui se laissait porter par la conversation, oubliant son service. \u00ab Le coup du milieu \u00bb qui est aussi un trou arrive \u00e0 propos sur la table : glace \u00e0 la vanille, quelques tours de moulin \u00e0 poivre &amp; rasade d\u2019absinthe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab J\u2019aime beaucoup les fondus-encha\u00een\u00e9s : on ne se rend pas compte que \u00e7a a chang\u00e9. L\u2019exposition s\u2019infiltre progressivement dans les ateliers, et le mouvement retour de l\u2019atelier qui s&rsquo;insinue dans l\u2019exposition sans que je puisse mesurer ni pr\u00e9voir la nature de la friction qui va s\u2019op\u00e9rer. Chacun va travailler dans cet espace compos\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments emprunt\u00e9s aux diff\u00e9rentes activit\u00e9s. Avec ces deux mouvements, ceux qui habitent le lieux ont les leurs, que je contrains un peu &amp; qui vont croiser la circulation du public \u2013 impossible de pr\u00e9voir ce que \u00e7a va \u00eatre, comment \u00e7a va se rencontrer, si m\u00eame rencontre il va y avoir. Nous nous approchons du suspens de la projection &amp; de l\u2019anticipation. D\u00e8s lors, une question, qui me poursuit depuis plusieurs ann\u00e9es, se pose : quel est le devenir-pass\u00e9 de nos anticipations ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Personne ne s\u2019attendait que l\u2019interrogation suive cette voie. Le ravissement de la surprise dissip\u00e9, chacun reprend la suite de mots, \u00ab quel est le devenir pass\u00e9 de nos anticipations ? \u00bb L\u2019annonce du poulet Hymette par Max Schreck offre aux convives le temps d\u2019assembler quelques id\u00e9es. Sans doute invit\u00e9 par le plat de ses dieux, Aristote s\u2019autorise : \u00ab Une bataille navale peut avoir lieu demain. Voil\u00e0 l\u2019anticipation que constitue le possible. Tant que demain n\u2019aura pas eu lieu, tant que ce r\u00e9el n\u2019actualisera pas la proposition, le possible reste tendu, figeant dans l\u2019ind\u00e9termination le suspens du choix. Interroger le devenir-pass\u00e9 de nos anticipations est une tentative de faire que le possible soit toujours possible, qu\u2019il ne rencontre pas l\u2019impossible. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mark Geffriaud, quelque peu d\u00e9contenanc\u00e9 parce que ses paroles, ce soir, s\u2019effectuent ais\u00e9ment, reprend le fil du philosophe :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Maintenir une forme de potentialit\u00e9 du pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Futur ant\u00e9rieur ! borborygme Lacan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Je le pr\u00e9f\u00e8re en anglais, <em>future perfect<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 La langue fran\u00e7aise est pauvre en recours de ce c\u00f4t\u00e9, se risque Anna-Maria Orlandini, professeure de linguistique pragmatique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Bologne. Il n\u2019y a que le bien mal nomm\u00e9 pass\u00e9 compos\u00e9 pour assumer ce <em>perfect<\/em>, temps du pr\u00e9sent ; il actualise plus qu\u2019il ne renvoie en arri\u00e8re : il pose dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 <em>Present Perfect<\/em> est le titre d\u2019une pi\u00e8ce que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9e en 2007 : la lumi\u00e8re du lieu qui accueillait l\u2019exposition s\u2019interrompait le temps que dure un battement de cils. La r\u00e9p\u00e9tition, toutes les dix \u00e0 cinquante secondes \u2013 ce qui correspond, selon certains neurologues, \u00e0 nos possibilit\u00e9s c\u00e9r\u00e9brales de sensation de permanence du pr\u00e9sent. Par exemple \u00e0 ce qui nous permet de pouvoir finir une phrase commenc\u00e9e, retenir un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone le temps de le noter\u2026 Un battement de cils impos\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur dont seule la r\u00e9currence mettait sur la voie de sa r\u00e9elle existence. \u00c0 rendre perceptible ce qui d\u2019ordinaire \u00e9chappe, d\u00e9r\u00e8gle le fonctionnement, d\u00e9sorganise. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les convives en faisaient in vivo l\u2019exp\u00e9rience, sans doute facilit\u00e9e par le retsina, chacun \u00e9prouvait ses propres battements de cils, tout en essayant de d\u00e9terminer si le vid\u00e9o-projecteur n\u2019\u00e9tait pas l\u2019origine de cette sensation. Peu \u00e0 peu, la force du vivant, qui n\u00e9cessite d\u2019\u00e9teindre la conscience et qui donne son pouvoir au silence des organes, permet \u00e0 Cyrille Noirjean, qui ne mange pas de fromage, de poursuivre :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Tu d\u00e9localises l\u2019impossible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u2013 et je pense en anglais \u00e0 <em>wrap my mind around<\/em>, je ne sais pas quoi en penser de l\u2019impossible, je n\u2019ai jamais pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 L\u2019impossible, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que l\u2019esprit ne peut pas envelopper. Tu d\u00e9localises l\u2019impossible en ce sens qu\u2019il devient l\u2019exp\u00e9rience, non pas la tienne, mais celle de ceux qui ont \u00e0 circuler dans l\u2019exposition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Mais quand tu bloques \u00e0 un endroit tu passes ailleurs\u2026 \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Freud h\u00e9site \u00e0 \u00e9voquer la recherche de neurologue de son <em>Esquisse<\/em>, dans laquelle il d\u00e9crit le fonctionnement des connexions &amp; des barrages qu\u2019elles rencontrent, des d\u00e9viations de circulation, &amp; la cr\u00e9ation de nouveaux trajets. Mais son <em>Interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> qui va para\u00eetre dans quelques semaines s\u2019\u00e9carte de cette premi\u00e8re tentative de repr\u00e9sentation qu\u2019il sait \u00eatre une impasse. Ils d\u00e9couvriront ces nouvelles possibilit\u00e9s \u00e0 la lecture de mon ouvrage, pense-t-il. Mark Geffriaud qui semble avoir suivi les lin\u00e9aments de la pens\u00e9e de Freud continue : \u00ab J\u2019extrapole, \u00e0 partir de cette d\u00e9monstration scientifique, que le plus court trajet d\u2019un point <em>a<\/em> \u00e0 un point <em>b<\/em> inscrits sur une feuille n\u2019est pas la ligne droite, mais de plier la feuille en deux pour que les deux points co\u00efncident. Dire la feuille, dire plier, utiliser cette image, est d\u00e9j\u00e0 erron\u00e9. Ce recours \u00e9vacue la nature m\u00eame de ce qui est propos\u00e9 et qui sort de nos possibilit\u00e9s de repr\u00e9sentation. On peut en faire l\u2019exp\u00e9rience, et pourtant on n\u2019arrive toujours pas \u00e0 la visualiser. C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles je suis all\u00e9 dans cet observatoire d\u2019astrophysique afin de questionner les physiciens sur le temps. Comment peut-on le repr\u00e9senter autrement qu\u2019avec des images puisqu\u2019on nous dit que \u00e7a n\u2019est pas de l\u2019image ? La repr\u00e9sentation achoppe, on peut le penser, pas le repr\u00e9senter. Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire de \u00e7a quand on est artiste ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des portes-fen\u00eatres ouvertes sur la nuit du jardin parvient dans la salle \u00e0 manger, \u00e0 la faveur du silence de la nuit, une respiration lointaine, haletante, tout juste perceptible, d\u2019une platine Heidelberg. \u00ab L\u2019un des moyens de l\u2019art est de ne pas figer les repr\u00e9sentations. Il rate beaucoup, mais quand il y arrive, c\u2019est jouissif. Parvenir \u00e0 se maintenir dans cet \u00e9veil qui d\u00e9place la repr\u00e9sentation devient la mati\u00e8re d\u2019une vie. Lorsque j\u2019ai rencontr\u00e9 la repr\u00e9sentation invers\u00e9e du temps des Aymaras, j\u2019\u00e9tais fascin\u00e9, d\u00e9boussol\u00e9. Mais \u00e0 force de r\u00e9p\u00e9ter que, pour eux, le pass\u00e9 est devant &amp; le futur est derri\u00e8re, \u00e0 force d\u2019en parler, \u00e7a m\u2019est devenu commun. Je regrette cet \u00e9tonnement. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019arriv\u00e9e des desserts permet \u00e0 chacun de prolonger cette nostalgie : salade d\u2019oranges hommage \u00e0 Dani\u00e8le Huillet &amp; Jean-Marie Straub, baklava, cantuccini arros\u00e9s de vino Santo. James Joyce, qui trouve dans le temps du suspens du sens &amp; de la fascination dont r\u00e9sulte la rencontre avec une repr\u00e9sentation radicalement autre, quelque chose de ses \u00e9piphanies, interroge : \u00ab J\u2019ai entendu que vous \u00e9crivez ? Qu\u2019est-ce que l\u2019\u00e9criture serre ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab L\u2019utilisation de l\u2019\u00e9crit dans mes expositions est r\u00e9cente. Ma relation y est tendue principalement vers l\u2019oral : trouver le tempo, le rythme. Derri\u00e8re le texte que j\u2019\u00e9cris pour l\u2019exposition &amp; qui sera projet\u00e9, ce qui m\u2019int\u00e9resse beaucoup c\u2019est le temps d\u2019affichage. Le texte, comme la parole, peut aller beaucoup plus vite, ou s\u2019attarder sur un mot. Le texte est \u00e0 lire, selon une temporalit\u00e9 de l\u2019oral \u2013 c\u2019est la voix int\u00e9rieure de celui qui lit que porte la voix de celui qui a \u00e9crit. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques Lacan, culebras incandescent, est debout, il sinue dans la pi\u00e8ce en parlant : \u00ab Permettez-moi, cher ami, d\u2019\u00e9noncer les cat\u00e9gories que j\u2019ai d\u00e9finies, du n\u00e9cessaire, de l\u2019impossible, du possible &amp; du contingent. Le n\u00e9cessaire ne cesse pas de s\u2019\u00e9crire. L\u2019impossible ne cesse pas de ne pas s\u2019\u00e9crire. Le possible quant \u00e0 lui, le possible cesse, virgule, de s\u2019\u00e9crire. Ce p\u2019tit bout de virgule est important. Entendez qu\u2019il cesse, du fait de s\u2019\u00e9crire. Mais il manque \u00e0 cette trinit\u00e9 le contingent : ce qui cesse de ne pas s&rsquo;\u00e9crire. Le contingent permet le franchissement du pas-deporte, du pas-de-sens ; il cr\u00e9e le seuil qui n\u2019\u00e9tait pas jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9mergence \u2013 et la r\u00e9\u00e9criture de ce qui s\u2019attrape dans chacune des trois autres dimensions. C\u2019est \u00e0 ce tricotage que vous nous invitez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 En plus confus. \u00bb Lacan ne laisse pas le temps aux sourires de se dessiner sur les visages : \u00ab Non, non, pas en plus confus. Simplement \u00e7a n\u2019est pas \u00e9nonc\u00e9. C\u2019est propos\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Je ne sais pas ce que je fais. Malheureusement, je fais souvent un peu la m\u00eame chose. L\u2019art c\u2019est ce qui permet, de temps en temps, de faire ce qu\u2019on ne sait pas faire &amp; de devenir quelqu\u2019un d\u2019autre. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pindare &amp; Nietzsche s\u2019exclament d\u2019une seule voix : \u00ab Deviens ce que tu es. \u00bb Auxquels Freud fait \u00e9cho : \u00ab <em>Wo es war soll ich werden<\/em> ; l\u2019inconscient ignore le temps. \u00bb Un carton indique : \u00ab Ra\u00fal D. est derri\u00e8re. \u00bb Quelques-uns parmi les convives, pris dans la fiction, se retournent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab On parle rarement, lorsque l\u2019on parle d\u2019exposition, de l\u2019avant &amp; de l\u2019apr\u00e8s. Une expo \u00e7a montre quelque chose, certes, mais pour les personnes qui la font, qui la vivent, le moment o\u00f9 les gens arrivent, c\u2019est le moment o\u00f9 il ne se passe rien. On n\u00e9glige cette part n\u00e9cessaire de l\u2019exposition : le moment o\u00f9 on la monte, o\u00f9 on la d\u00e9monte. Ces moments sont essentiels. D\u2019une certaine mani\u00e8re, pour ouvrir une exposition, il faut qu\u2019elle soit pass\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Elle est le signe d\u2019une absence, d\u2019un retrait, poursuit Marie-Jos\u00e9 Mondzain. Elle est de la m\u00eame structure que les mains n\u00e9gatives dans les cavernes qui fondent la naissance d\u2019un sujet. La pr\u00e9sence d\u2019une absence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Bonjour, je suis parti. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les sourires se dessinent largement sur les visages. Apr\u00e8s un silence qui a la texture du noir profond &amp; cotonneux de la mezzotinte, la tabl\u00e9e se l\u00e8ve &amp; se dirige vers le jardin o\u00f9 caf\u00e9s, whiskys, et liqueurs sont pr\u00eats. Des petits groupes s\u2019assemblent &amp; se d\u00e9sassemblent au gr\u00e9 de la disposition des commodit\u00e9s. La soir\u00e9e commence, des rires r\u00e9sonnent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 Max Schoendorff Un gardien accueille les convives d\u00e8s le portail d\u2019entr\u00e9e de la manufacture &amp; indique le jardin o\u00f9 un ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel, dont la ressemblance avec Max Schreck n\u2019\u00e9chappe \u00e0 aucun, les invite \u00e0 s\u2019approcher des tables : du karkad\u00e9 all\u00e8ge la chaleur caniculaire qui \u00e9touffe Villeurbanne depuis quelques jours. 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