{"id":3448,"date":"2020-04-22T13:37:25","date_gmt":"2020-04-22T11:37:25","guid":{"rendered":"https:\/\/urdla.com\/blog\/?p=3448"},"modified":"2020-04-26T11:01:13","modified_gmt":"2020-04-26T09:01:13","slug":"cafetier-herve-bauer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/urdla.com\/blog\/cafetier-herve-bauer\/","title":{"rendered":"<i>Cafetier<\/i>, <\/br>Herv\u00e9 Bauer"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\" style=\"text-align: right;\"><span class=\"s1\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00e0 mon oncle (\u2020) <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 \u00a0 \u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">J\u2019ai referm\u00e9 la trappe sur moi. Le plancher du comptoir devenant mon plafond. C\u2019est l\u00e0 que je vais vivre, dans ma r\u00e9serve. J\u2019avais tir\u00e9 le rideau de fer du caf\u00e9 et plac\u00e9 une affichette : FERM\u00c9. Je n\u2019ai pas cru devoir en indiquer la raison. Les habitu\u00e9s n\u2019auront plus qu\u2019\u00e0 changer d\u2019habitude. Ils s\u2019y feront. Je les ai assez vus. En descendant les quelques marches de bois brut, j\u2019ai su que je p\u00e9n\u00e9trais enfin dans mon royaume. Au-dessous des pieds sur terre. L\u2019\u00e9clairage, faible, est suffisant pour ma vue basse. Il ne me g\u00eanera pas pour dormir. J\u2019en ai fini avec les jours et les nuits. Mais j\u2019ai gard\u00e9 ma montre, pour le tic-tac tant qu\u2019il durera. En dessous, c\u2019est les \u00e9gouts, avec les rats qui ne portent pas de masque contre la peste. Mon s\u00e9jour est donc entre deux mondes, un peu comme le purgatoire, mais je ne parle que de sa localisation. L\u00e0-haut, je connais d\u00e9j\u00e0, et on ne r\u00f4tit pas en bas. Ici, je n\u2019ai rien \u00e0 expier. Je m\u2019y suis \u00e9tabli pour \u00e9crire mes m\u00e9moires et les donner \u00e0 ronger \u00e0 mes voisins du dessous. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">De la surface, j\u2019ai rapport\u00e9 un petit miroir pour me voir vieillir. Je n\u2019en avais jamais eu le temps jusque-l\u00e0. J\u2019y surveillerai le progr\u00e8s de ma d\u00e9cr\u00e9pitude, sans en perdre une miette. Narcisse sur le retour, se noyant dans une eau croupie. Je commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 parler tout seul. Signe que je me plais en ma compagnie. C\u2019est de bon augure pour la suite. Pass\u00e9e \u00e0 la trappe, ma voix s\u2019est assourdie. On ne risque pas de m\u2019entendre, qui que ce soit et d\u2019o\u00f9 que ce soit. Je ne pouvais pas trouver de meilleur endroit pour ma nouvelle et derni\u00e8re vie. Je ne sais pas ce qui m\u2019a retenu de sauter le pas plus t\u00f4t. Je n\u2019avais rien \u00e0 regretter ou \u00e0 craindre. Mais c\u2019est le pass\u00e9. Maintenant, j\u2019habite dans mes murs qui ne me rel\u00e2cheront pas. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">C\u2019est comme si je n\u2019avais plus de corps. Je ne suis pas s\u00fbr d\u2019en avoir encore un. Ou du moins le m\u00eame. Il ne r\u00e9clame qu\u2019un minimum de sommeil et n\u2019a plus d\u2019autres besoins \u00e0 satisfaire. Tout le ravitaillement que contient la r\u00e9serve, je m\u2019en passerai d\u00e9sormais. Il me reste des yeux pour mal voir, des oreilles pour \u00e9couter le petit c\u0153ur d\u2019une montre, et des cordes vocales pour me parler seul \u00e0 seul. La pens\u00e9e, puisque je pense, a-t-elle besoin d\u2019un cerveau, au point o\u00f9 j\u2019en suis\u00a0? N\u2019\u00e9tait que je suis plus \u00e9loign\u00e9 que jamais du firmament, mon corps ne serait pas loin d\u2019\u00eatre astral. Non que je flotte, comme un cosmonaute dans sa capsule, mais je ne p\u00e8se plus mon pesant de plomb. Mon corps n\u2019a plus d\u2019autre fonction que de prendre de l\u2019\u00e2ge, comme le vin en bouteille dans les casiers. Je vais vieillir jusqu\u2019\u00e0 la lie. <\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Il ne me manque rien. Comme \u00e0 l\u2019ours du livre d\u2019images de mes cinq ou six ans, qui arrangeait confortablement sa caverne pour hiberner. Je l\u2019enviais de pouvoir s\u2019y blottir, sans avoir \u00e0 mettre le nez dehors avant longtemps. Moi, t\u00f4t le matin, je devais prendre le car de ramassage o\u00f9 piaillaient mes petits cong\u00e9n\u00e8res. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je r\u00eavais d\u00e9j\u00e0 d\u2019\u00eatre un animal \u00e0 terrier, \u00e0 tani\u00e8re. J\u2019aimais m\u2019enfermer, sp\u00e9cialement dans une certaine soupente, o\u00f9 je ne redoutais pas moins qu\u2019on me trouve. Ici, rien \u00e0 craindre. On doit me croire parti, pour ne plus revenir que les pieds devant. Ils m\u2019ont d\u00e9j\u00e0 enterr\u00e9, loin de se douter que je l\u2019ai fait tout seul, sans qu\u2019ils aient pu suivre mon convoi. Mes r\u00eaves d\u2019enfant m\u2019ont s\u00e9questr\u00e9. Au fait, j\u2019ai pris aussi avec moi un jeu de cartes pour faire des r\u00e9ussites. Ce n\u2019est pas que je veuille passer le temps, sinon au crible, mais la manipulation de ces petits cartons oraculaires me donne l\u2019impression excitante de jouer avec le sort. Si bien cach\u00e9 que je sois, je reste expos\u00e9 \u00e0 ses caprices. Ce qu\u2019il ne faudrait pas, c\u2019est que ma seule ampoule grille.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Il m\u2019arrive de fredonner de vieux airs. J\u2019en retire un tel contentement que je r\u00e9p\u00e8te la chose plusieurs fois dans ce que je n\u2019appelle la journ\u00e9e que par habitude. De nouvelles d\u00e9nominations seraient \u00e0 inventer, plus conformes \u00e0 cette invariable atmosph\u00e8re claustrale. Ce pourrait \u00eatre l\u2019objet d\u2019une occupation suppl\u00e9mentaire. Non qu\u2019il faille \u00e0 tout prix faire quelque chose, mais pour tirer parti de mes talents. D\u2019autres<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>pourraient m\u00eame trouver \u00e0 s\u2019\u00e9panouir dans cette sorte de serre. Mais j\u2019entends un son gr\u00eale et lointain, que je n\u2019avais pas remarqu\u00e9 jusqu\u2019ici. C\u2019est le t\u00e9l\u00e9phone qui sonne d\u2019un autre monde, et que j\u2019ai oubli\u00e9 de d\u00e9brancher. Pas question de remonter pour le faire. Plut\u00f4t descendre chez les rats\u00a0! Maintenant, le grelot diabolique peut se mettre \u00e0 tinter \u00e0 tout moment, comme pour me rappeler qu\u2019il y a toujours quelqu\u2019un au bout du fil.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Ma solitude est menac\u00e9e. Je suis la proie de tout un <i>appareil <\/i> de tourments. Sans exag\u00e9ration aucune. J\u2019avais cru tout laisser derri\u00e8re moi, et voil\u00e0 qu\u2019on me relance en traversant les murs. Mon \u00e9motion para\u00eetra anormale, mais j\u2019avais tant voulu vivre n\u2019importe o\u00f9 hors du monde. Si je ne cours pas mettre en pi\u00e8ces ce machin infernal, c\u2019est que je me suis jur\u00e9 de ne plus y remettre les pieds. Trop risqu\u00e9, en plus. On me passerait la camisole. Mais suffit avec \u00e7a\u00a0! Il n\u2019y aura qu\u2019\u00e0 me boucher les oreilles. Ce que je faisais quand on me grondait trop fort. Si le miroir pouvait me <i>renvoyer <\/i>ce qui \u00e9tait ma frimousse\u2026 Je fais quelques<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>pas m\u00e9ditatifs de trappiste, histoire de r\u00e9tablir le silence. Puis-je donc m\u2019appuyer sur moi\u00a0? Tu n\u2019as pas d\u2019autre canne, mon vieux.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Je ne sais pas quelle heure du jour ou de la nuit indique ma montre. Me voil\u00e0 vraiment l\u2019habitant d\u2019en dessous, o\u00f9 le soleil ne se l\u00e8ve ni ne se couche jamais. J\u2019ai adopt\u00e9 les usages d\u2019une uniformit\u00e9 sans bornes, \u00e0 la ressemblance de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Je n\u2019aurais pas cru qu\u2019une banale r\u00e9serve p\u00fbt contenir tout un homme. Je suis \u00e0 fond de cale, car je voyage, loin des terres habit\u00e9es. Dans mon espace restreint, un autre se sentirait \u00e0 l\u2019\u00e9troit. Moi, j\u2019y suis plus <i>renferm\u00e9 <\/i>que jamais. Je ne me plaignais pas, petit malade, d\u2019avoir \u00e0 garder la chambre. Pourvu qu\u2019il n\u2019y e\u00fbt pas de visites. Jusqu\u2019\u00e0 ce que je prenne le parti de dispara\u00eetre, de <i>d\u00e9barrasser le plancher<\/i>. On pourra toujours me traiter d\u2019ours\u00a0! Depuis le temps qu\u2019il me serre en dormant sur son c\u0153ur<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>ralenti.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">Dr\u00f4le de cafetier qui essuie les tables de marbre comme il entretiendrait les tombes de ses d\u00e9funts clients. C\u2019est tout le mal qu\u2019il leur souhaite. Mais ils ressuscitent chaque jour \u00e0 l\u2019heure de l\u2019ouverture, \u00e0 peine d\u00e9velopp\u00e9s de leurs draps. Vrai ou pas\u00a0? \u00c7a durerait encore, s\u2019il n\u2019avait pas tir\u00e9 sa r\u00e9v\u00e9rence avec le rideau. <i>Finita la commedia\u00a0<\/i>! Le d\u00e9cor mal \u00e9clair\u00e9 dans lequel j\u2019\u00e9volue, tient en respect l\u2019id\u00e9e m\u00eame de spectateur. Je ne sais pas encore bien mon r\u00f4le, depuis que j\u2019ai chang\u00e9 d\u2019\u00e9tat. En effa\u00e7ant ma client\u00e8le d\u2019un coup de torchon, j\u2019ai rendu mon tablier. Je suis nu comme au premier ou au dernier jour, bon pour la toilette. On n\u2019entendra plus parler de moi qui ne parle qu\u2019\u00e0 moi, \u00e0 l\u2019abri des murs dont j\u2019ai bouch\u00e9 les oreilles, on ne sait jamais. Si je me parle infatigablement, c\u2019est pour emp\u00eacher que ma bouche ne se couse. Il n\u2019y en aurait plus que pour la sonnerie. Sous le comptoir, je n\u2019ai plus \u00e0 ouvrir ni portes ni fen\u00eatres. C\u2019est une satisfaction dont on n\u2019a pas id\u00e9e. Une satisfaction <i>sans issue<\/i>.<\/span><\/p>\n<p class=\"p1\"><span class=\"s1\">J\u2019\u00e9tais fait pour mener une vie d\u2019emmur\u00e9. Avec quelle facilit\u00e9 je m\u2019ajuste \u00e0 l\u2019exig\u00fcit\u00e9 de mon local. Je ne me sens pas g\u00ean\u00e9 aux entournures.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>On dirait que j\u2019ai toujours v\u00e9cu ici, \u00e0 tel point que j\u2019y mourrai, si on en croit les cartes. J\u2019ai trouv\u00e9 ma place, entre les piliers de bar et les rats d\u2019\u00e9gout. Je ne serai pas contamin\u00e9. Je ne risquais rien d\u2019autre que de contracter la vieillesse dont on ne rel\u00e8ve pas. D\u2019ici-l\u00e0, je serai mon seul semblable dans le miroir sans fard. Mais je prends mes aises dans l\u2019\u00e9troitesse de ma derni\u00e8re demeure\u2026 J\u2019inspire <i>\u00e0 fond<\/i>, les poumons gonfl\u00e9s d\u2019un air confin\u00e9.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai referm\u00e9 la trappe sur moi. Le plancher du comptoir devenant mon plafond. 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